vendredi 17 juin 2016

Et chaque commencement abrite un charme

C'est étrange d'avoir une ville accrochée à son cœur comme une ombre intérieure.

Étrange et infiniment puissant.

Fabuleux mais souvent troublant.

Dans le bus qui nous emmenait de Barcelone à Madrid, il a suffi que la voix d'Alfredo Marceneiro s'invite dans mes oreilles pour que de petites larmes naissent instantanément, comme de petites notes de bas de page, aigres-douces, s'inscrivant sur le livre de ma vie.





A Cuzco, dans le bar où nous avons regardé la première mi-temps de la Finale de la Ligue des Champions, il y avait deux jeunes filles de Lisbonne. Les entendre parler dans cette langue que j'aime tant, avec cet accent qui me rappelle tellement de choses, alors qu'on n'était pas au mieux et que je me débattais en "portugnol" depuis trois semaines, voilà qui m'a mis dans tous mes états.

Il y a aussi eu ce livre, à Lima, "Teorema del navegante" de Luis Eduardo García, dans une magnifique librairie de Barranco (j'y ai laissé tous mes livres lus jusque là puisqu'il y avait aussi une bibliothèque de deuxième main à l'entrée), ouvert au hasard sur un poème intitulé, forcément, Lisboa.

"1
Je suis venu jusqu'ici pour rencontrer Fernando Antonio
Nogueira Pessoa.
J'ai volé quatorze heures dans un avion Mac Donnel Douglas
MD-II de KLM
juste pour me prouver à moi-même que je suis incapable de
faire défaut à une ville.
Mensonge. J'ai traversé la flaque pour connaître in situ le fantasme
de Lisboa.
Ou plutôt, le poète qui vécut comme s'il avait été
un personnage et pas un nom.
Pour ceci, par fidélité, la première chose que j'ai faite a été de monter au
mirador Santa Justa
et regarder, regarder, regarder jusqu'à ce que la pluie et la poussière
réalisent le miracle.
[...]
2
[...]
Mais il me parla plus du démiurge orthonyme, de Fernando
Pessoa lui-même,
de la statue de bronze qui avait été différents types
fourrés en un,
du zéro à gauche qui avait voulu être toutes les
vies de Lisbonne,
du petit homme chétif qui aimait l'intranquillité et les
idées platoniques
et du poète sédentaire qui écrivait en portugais pour être
plus cosmopolite.
Lui, qui avait fait de la timidité une aristocratie de la
pensée
et de la pensée une façon pénétrante de se rire de la
misère humaine,
me dit à l'oreille que l'oeuvre d'art est d'abord oeuvre et
ensuite oeuvre d'art
et qu'avoir des opinions est la meilleure preuve de
l'incapacité d'en avoir.
[...]."

Je me suis souvent dit que j'allais devoir porter le deuil des villes que j'apprécierais, mais sans plus, à cause de la passion que j'ai pour Lisbonne.

Et puis voilà que nous sommes arrivés à Valparaíso, ce mélange de Lisbonne, de Grenade et de Gênes; un cocktail secoué fort et à différentes reprises, étalé sur 1001 collines, avec des otaries et des pélicans au bord de l'eau, pour davantage de dépaysement.



En espagnol, rive (rivage) se dit "orilla". Cela me plaît infiniment qu'on y entende une oreille, donc de l'écoute, donc ces phrases de Gary dans "Chien blanc", l'ouvrage grâce auquel cet homme m'est aussi devenu une omniprésente figure fraternelle:

« J’écris ces notes à Guam, face à mon frère l’Océan. J’écoute, je respire son tumulte, qui me libère : je me sens compris et exprimé. Seul l’Océan dispose des moyens vocaux qu’il faut pour parler au nom de l’homme ».

Le premier matin que nous avons passé à Valparaíso, alors que nous étions dans la cuisine, Vale m'a demandé ce que j'avais envie d'écouter.

"On pourrait mettre Radio Fip."

"Radio comment?!?"

"FIP, F, I, P."

Et voilà la voix d'Amalia, suivie de celle de Misia, puis des titres de Dead Combo et de Buraka Som Sistema. C'était une émission consacrée à Lisbonne.



A Lima, dans l'auberge où nous sommes restés une petite semaine, il y avait un jeune Allemand, venu depuis Santiago à vélo, en passant par La Paz. Alors qu'il me notait ses coordonnées, je lui ai demandé s'il avait en tête un poème. Il a réfléchi, n'a d'abord rien trouvé, puis lui sont revenus quelques mots d'un poème d'Herman Hesse, qu'il m'a tracés d'une superbe écriture, tout en respiration et finesse:

"Und jedem Anfang wohnt ein Zauber inne,
Der uns beschützt und der uns hilft, zu leben."

J'en ai retrouvé l'intégralité sur la Toile, il s'agit de "Stufen" (Étapes), mais pas de traduction satisfaisante; alors je me suis attelé à la tâche, ce qui donne, pour le paragraphe en question, à peu près ceci:

"Wie jede Blüte welkt und jede Jugend
Dem Alter weicht, blüht jede Lebensstufe,
Blüht jede Weisheit auch und jede Tugend
Zu ihrer Zeit und darf nicht ewig dauern.
Es muß das Herz bei jedem Lebensrufe
Bereit zum Abschied sein und Neubeginne,
Um sich in Tapferkeit und ohne Trauern
In andre, neue Bindungen zu geben.
Und jedem Anfang wohnt ein Zauber inne,
Der uns beschützt und der uns hilft, zu leben."

"Comme chaque fleur fane et chaque jeunesse
S'efface dans l'âge, chaque étape de la vie fleurit,
De même que fleurit chaque sagesse et chaque vertu
En son temps, sans possibilité de durer éternellement.
A chaque appel de la vie le cœur doit être prêt
Au départ et au recommencement,
Pour s'engager avec bravoure et sans porter le deuil
Dans d'autres liens, nouveaux.
Et chaque commencement abrite un charme,
Qui nous protège et nous aide à vivre."


Comme le rappelle Lukas Bärfuss dans cette émission à l'occasion de la parution des lettres de Walter Benjamin sur la littérature, übersetzen signifie traduire, mais aussi traverser.

  
Traversée donc mouvement, et risques, et accostage sur une autre rive, avec beaucoup d'eau qui a coulé dans l'intervalle, et avec un point-de-vue forcément différent, sur tout; sur le tout et sur les détails le composant.

Henri Calet a écrit un livre superbe, où il parle, comme presque toujours, de sa ville, intérieure et extérieure, Paris; cette merveille s'intitule "Le tout sur le tout". On y trouve ceci:

"Les souvenirs sont comme des lianes; il faut se méfier de ne pas trébucher à chaque foulée."

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