dimanche 19 février 2017

autant que sa petite forme lui permettait



Elle avait petite mine, quand je suis arrivé, comme souvent ces derniers temps. Notamment le fait de kilos perdus qu'elle n'arrive pas à reprendre. Mais elle avait décidé qu'il fallait qu'elle s'active, et puis il faisait beau, alors elle allait viser l'Arnon.

"Tu fermeras pas en partant, si j'suis pas encore de retour." m'a-t-elle lancé en sortant. Je passais pour fouiller dans mes piles de livres, dans son ancienne épicerie, tentant de débusquer quelques passages à même de s'inviter dans un texte où devraient s'ébrouer quelques librairies.

J'ai glissé ceux que j'avais trouvés dans un sac, puis l'ai rejointe alors qu'elle n'avait pas encore atteint le jardin. "T'aurais pas oublié tes lunettes à soleil, par hasard?!?" Elle a levé la tête avec sa main droite en guise de visière, m'a pris par la taille avec son bras gauche, souriant autant que sa petite forme lui permettait.

"T'inquiète pas pour moi, j'suis pas foutue pour autant."

On s'est mis en marche, s'arrêtant quand elle voulait me dire quelque chose, vu qu'elle a de plus en plus de peine à souffler. On a dépassé le nouveau quartier du village puis le terrain de foot. On longeait le verger de Lény quand elle m'a montré deux arbres, en bordure d'un champ, sur l'autre versant de la route.

"Non mais t'as vu la dégaine de c'poirier?!? Pis ce cerisier-ci, c'est celui qui nous a donné notre dernier kirsch. Ils sont sur une parcelle à Steve, mais il se fout complètement des arbres; qu'est-c'que tu veux qu'j'te dise."

On a traversé la rivière, tourné à gauche. On s'est demandé si l'énorme tas de sable, à l'orée de la petite partie boisée où elle aimait tant venir "avec le grand-père et les gamins", allait servir pour la construction de la future école. Elle a continué à m'expliquer quelle parcelle appartenait à quel paysan. Elle m'a dit aussi qui était le propriétaire de la "petite forêt". "Tu sais, le monsieur qui travaillait au CERN, qui a un bateau à Grandson et des cheveux tout blancs."

On avançait lentement. On marchait autant dans l'espace que dans le temps. Sur le sentier d'aujourd'hui s'invitaient entre autres quelques couleuvres croisées bien souvent, il y a trente ans.

"C'est celui-ci des quatre noyers qui donne les plus grosses noix. Mais faut être malin pour en ramasser, quand elles commencent à tomber. Les promeneurs sont pas benêts, ils passent avant moi. "

Un peu plus loin, elle m'a glissé: "Ici, c'était l'endroit préféré de ta maman. Si tu savais le nombre de bouquins qu'elle y a lus."

A quelques pas d'une dense "barrière" d'arbres et de buissons "où une chatte ne retrouverait pas ses petits", comme me dira la Cri-Cri,  la figure de l'Absente se détachait soudain du décor, accompagnée du doux soupir de l'Arnon. Un cours d'eau qui, au terme d'une semaine où la neige jurassienne avait conséquemment fondu, courait vite rejoindre un lac qui n'en demandait pas moins.

"Le suicide est certainement la ligne ultime sur laquelle peut venir s'écrire la liberté humaine. Elle en est peut-être le point final." Dans "La barque silencieuse", le sixième volume de son "Dernier royaume", Pascal Quignard rappelle que le droit de mourir, tout comme l'amour fou, ne sont pas inscrits dans les droits de l'homme. Parce que "ces possibilités humaines sont trop extrêmes". Pour notre maman, c'était plutôt une sorte d'impossibilité humaine qui était devenue trop extrême. Parfois les deux se chevauchent.

La Cri-Cri s'est étonnée qu'il n'y ait pas un seul canard dans les parages. "Il y en a normalement toujours plusieurs couples, au moment des amours." C'est vrai, mais même si ce samedi était de toute beauté, il n'en restait pas moins un samedi de mi-février. Le printemps n'était donc encore pas tout à fait à l'heure du jour.

Quignard, dans ce même livre:

"La mort qui vient n'a nullement à être fuie comme le prétend l'absurde morale tonique, positive, religieuse des modernes. La mort a sa saison, qui n'est pas plus rebutante que les autres. Quand la saison de la mort est là - ce que tout le monde appelle hiver - il arrive que le ciel recoure de nouveau au bleu intense."

Depuis quelques mois, la Cri-Cri répète souvent qu'elle est prête. Quand notre paternel était de passage dans les parages, elle lui a dit: "Tu sais, Hédi, je suis prête."

De temps en temps, quand on la taquine, avec Bernard, elle répond de suite: "Je suis prête."

Jeudi après-midi, je suis parti à la recherche de "Leïlah Mahi 1932" avec Didier Blonde. Il y enquête au sujet d'une photo troublante, sur une tombe qui ne l'est pas moins, au Père Lachaise. Il écrit ceci, à la page 94: "Au carrefour des imaginaires, je m'étais mis à rassembler peu à peu les pièces d'un puzzle dépareillées. Pris dans un carnaval d'identités, je dressais le catalogue de ses différentes incarnations."

La Cri-Cri, elle, aura été d'un seul et unique tenant. Un bloc qui s'est bien adouci depuis que sa fille a finalement réussi à quitter une vie qui lui pesait trop, mais un bloc quand même.

Fille illégitime, femme, épouse, mère, amante (si peu), épicière, jardinière, tout cela avec quasiment pas de place pour le secret ou l'improvisation. Faire, faire, faire. La sainte trinité de la justification éternelle.

En l'esquissant, ici et dans mes carnets, j'ai l'impression de confectionner une sorte d'herbier de l'arbre hyper-actif (plutôt un vieux frêne, ce bois si nerveux) qu'elle aura été, s'étant plantée elle-même au pied de ce jura ("Vous pouvez bien vous foutre de moi, dès que je le vois pas, il me manque.") qu'elle aime tant.

Quand je suis dans ses parages je tente d'être, en notant et pianotant, le baromètre de la Cri-Cri; d'autant plus que celui de sa cuisine commence à pécloter.

On trouve ceci, encore, dans les pages de la barque magnifiquement chargée de Pascal Quignard:

"Lire est une expérience qui transforme de fond en comble ceux qui vouent leur âme à la lecture. Il faut serrer les vrais livres dans un coin car toujours les vrais livres sont contraires aux mœurs collectives. Celui qui lit vit seul dans son "autre monde", dans son "coin", dans l'angle de son mur. 

Et c'est ainsi que seul dans la cité le lecteur affronte physiquement, solitairement, dans le livre, l'abîme de la solitude antérieure où il vécut. Simplement, en tournant simplement les pages de son livre, il reconduit sans fin la déchirure (sexuelle, familiale, sociale) dont il provient."





vendredi 27 janvier 2017

du merveilleux anodin et anonyme de chaque journée




Ils sont deux en train de regarder une cascade, à Paterson. Le plus grand s'appelle Paterson, il est assis sur un banc. L'autre, on ne sait pas, mais il est très élégant. Après avoir demandé s'il pouvait s'asseoir, il sort un livre, bilingue anglais-japonais, de William Carlos William, le poète préféré de Paterson, le premier nommé.

William Carlos William était de Paterson, la ville où se déroule cette scène. Il écrivait des choses comme ça:

"J’ai eu mon rêve – comme les autres -
et il n’en est rien sorti, si bien
que je suis maintenant insouciant
les pieds plantés au sol
et je regarde le ciel -
je sens mes vêtements sur moi,
le poids de mon corps dans mes chaussures,
le bord de mon chapeau, l’air qui entre et sort
de mon nez – et je décide de ne plus rêver."


Elle ne se déroule pas vraiment, cette scène devant la cascade, qui est la dernière, elle prend plutôt très gentiment de l'ampleur, se déploie en douceur, comme de nombreux autres moments du film. Des images, des mots, des silences, de la tendresse qui lèvent comme la pâte du pain que j'ai pétrie en repensant à Paterson, le lendemain matin.

Regarder "Paterson", c'est sentir que la farine, le sel, la levure, l'huile, l'eau et les graines que vous avez mis dans votre poitrine ont pris forme et sont en train de monter. Ou alors, s'il manquait quelques ingrédients, vous les devinez qui s'insinuent en vous et commencent à se mélanger.


Le film prend son temps et ses aises de lundi à dimanche, tous les jours commençant avec le même plan sur Paterson et son amie, dans leur lit, Paterson se réveillant automatiquement entre 6h15 et 6h30. S'ensuivent des heures entre la maison et son bus, puis dans son bus, puis au bar où il va tous les soirs, pour Paterson, alors qu'elle reste chez eux, inventant tout le temps un moyen d'être créative, en noir et blanc, avec du tissu ou de la pâtisserie.

Elle est excessive dans l'exacte mesure où il est minimaliste. Ce serait peut-être ça, l'harmonie, non pas deux mêmes qui s'assemblent, mais des pleins et des vides qui se comblent naturellement.

Le samedi, alors qu'ils rentrent d'une soirée au cinéma, ils retrouvent le "carnet secret" de Paterson, celui où il écrivait tous les jours, déchiqueté par le chien de madame. Une madame tellement belle qu'à chaque fois qu'elle occupe l'écran, on a envie de lui dire d'en laisser un peu pour les autres. Une madame qui n'avait de cesse de lui dire de faire des copies de ses poèmes. Ce qu'il avait promis de faire. Bientôt.

Elle est désespérée devant les miettes que sont devenues les heures passées par son amoureux à tenter de sauvegarder un peu du merveilleux anodin et anonyme de chaque journée.

Paterson a beau être manifestement secoué, il lui dit de ne pas s'en faire, que "ce n'étaient que des mots, écrits sur de l'eau".

Dans le Matricule des anges de ce mois, il y a un entretien avec les fondateurs des Editions Parole, une petite maison provençale. Ces derniers y expliquent qu'ils ont dû retravailler un texte de Nancy Huston, parce qu'ils avaient à cœur que celui-ci soit plus "lisible", moins "confus". Ils redoutaient un peu de la confronter à leur lecture, mais elle a accepté toutes les corrections proposées, sauf celles sur la ponctuation, "parce que cela relève de l'intime", a-t-elle affirmé.

C'est aussi ça, Paterson, et tout Jarmusch avec lui: des films qui montrent combien la ponctuation est importante, combien cette ponctuation est l'affaire de chaque minute de nos vies, parce qu'elle est le souffle que l'on met dans chacun de nos pas, de nos gestes, de nos silences; un souffle qui passe par le regard et par l'écoute au moins autant que par la parole.

Alors que je commençais à tenter d'organiser mon ressenti autour de ce film superbe, la Cri-Cri est arrivée à la cuisine, m'a dit que ça sentait bon, m'a demandé ce que je notais, si j'avais "giclé" mon pain pour ne pas qu'il soit trop dur, m'a dit que l'hôpital était une vraie ruche, a ajouté que mon oncle allait faire un scanner, qu'elle avait vu un film sur la guerre, ah la guerre, que tous ces pauvres sans abri qui dormaient dehors,...

Elle balançait tout ça, debout devant moi, s'en allait au salon, revenait, reprenait le flot de toutes ces choses désordonnées qui la traversaient.

Elle se demandait ce qu'elle allait bien pouvoir faire à midi, voulait savoir si on serait là.

Je me suis souvenu ses manies, quelques jours plus tôt, alors qu'on regardait un film: elle "trifouillait" quelque chose sur son canapé, examinait ses pieds, faisait quelques remarques sur tel ou tel comédien.

Son incapacité à écouter et à se tenir tranquille est maladive, même devant un film qu'elle aime bien, elle ne peut pas rester sans bouger plus de cinq minutes.

La Cri-Cri n'a jamais pu réfléchir à la manière dont elle voulait ponctuer ses jours et ses nuits, n'a jamais pu prendre le temps, elle s'est retrouvée lancée toute jeune dans une phrase sans point dont elle ne sait pas s'extirper. Tout juste s'offre-t-elle des virgules en regardant le ciel, les arbres qui frissonnent, les pigeons qui font leur cirque sur le clocher de l'ancienne poste.

Le jardin et les balades au bord de l'Arnon étaient ses parenthèses, mais elle ne peut plus aller cheminer le long de la rivière depuis longtemps, et ses heures au potager deviennent rares.

"J'deviens folle quand j'peux rien faire. J'supporte pas de glander."



"Non. Je suis chauffeur de bus, seulement chauffeur de bus." C'est ce que répond Paterson au Japonais quand ce dernier lui demande s'il est un poète de Paterson, comme William Carlos William. "Non, je suis chauffeur de bus, seulement chauffeur de bus."

"Voilà qui est très poétique", lui répond le Japonais; apparaît alors le nom de Dubuffet, qui s'est tant démené contre la culture dominante et contre les arts culturels. Pour lui, l'art était toujours où on ne l'attendait pas.

"L'art, il déteste d'être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L'art est un personnage passionnément épris d'incognito."

On peut "lire" Paterson comme ça, on peut se souvenir que Jarmusch jouait déjà de l'homonymie poétique dans Dead man, Johnny Depp étant pris pour le poète Wiliam Blake par un Indien. On peut se souvenir que ce film s'ouvrait par une citation de Michaux disant qu'il est "préférable de ne ps voyager avec un homme mort."

On peut tout ça, mais on peut aussi simplement se laisser porter et bercer par cet enchaînement d'instantanés qui durent, de mots que l'on voit naître au moment même où ils sont déposés sur le papier; on peut juste se laisser émerveiller par la manière dont tout ceci confère une autre lumière, une autre fraîcheur et une légèreté presque miraculeuse à des journées dénuées d'improvisation, des journées où, fabuleux paradoxe, tout est déjà écrit sauf ce qui s'écrit dans le mouvement du corps, d'un corps attentif à soi et aux autres.

Wiliam Carlos Wiliam, allez donc y voir, a aussi noté ceci:

"On me demande d’être clair. Oh clair! Clair!

Quoi de plus clair, entre tout, que

rien n’est moins clair, entre un homme et

son écriture, que de savoir qui est l’homme et

quoi l’écriture, et lequel des deux a

le plus de valeur"





vendredi 9 décembre 2016

les saisons sont patientes

Alors que je me rendais à Fribourg, j'ai vu, fasciné comme à chaque fois, des dizaines et des dizaines de mouettes volant sur un champ en train d'être retourné par un tracteur; une note maritime en ces contrées terriennes.

Le lendemain, alors que je lisais "Graines", de François Rossel (un livre de 1985, que j'avais dans un premier temps dû découper avec mon couteau suisse, un plaisir insolite que j'affectionne tout particulièrement), j'ai souri en lisant ceci, dans la section sobrement intitulée "mouettes":

"A peine la terre
est-elle offerte


       - une terre grasse
       laissant à toute bribe,
       toute poussière,
       le risque, la chance
       de l'éclosion -

qu'une horde affamée
défriche sa nudité,
arrachant à ses plaies
les moindres restes."

Cueillir au petit matin, dans un vieux tea-room charmant, quelques lignes conversant avec mes émerveillements récents, voilà qui a à chaque fois une saveur un peu miraculeuse.

Parlant saveur, la Cri-Cri s'est ramené du  marché deux beignets; deux beignets qu'elle a tout d'abord regardés amoureusement, dans la vitrine de cette vieille boulangerie d'Yverdon, "chez Martin", où elle aime tant aller s'acheter un pain noir à l'ancienne.

En début d'après-midi (elle avait mangé le premier avec du thé, à notre retour au bercail, histoire de chasser un peu plus loin ce froid qui nous avait transpercé la carcasse), Bernard a cherché son deuxième trésor, pour la taquiner. En vain.

"Non mais j'y crois pas, tu l'as quand même pas planqué!!!"

"Vous pouvez pas vous rendre compte ce que ça m'fait, ces beignets. A peine une morce et j'suis de nouveau dare-dare en enfance."


Un peu plus tard, alors qu'elle allait s'allonger pour siester un moment, elle m'a demandé de ne pas jeter le reste de café, qu'elle s'en réchaufferait une tasse plus tard.

"Est-ce que c'est dans mes habitudes de balancer le café, grand-maman?!?"

"Non, je sais bien. Qu'est-ce que tu veux qu'j'te dise, je suis "itérative", pour reprendre un mot qui apparaît tout le temps dans mes mots-croisés. 


Bon, sur ce, foutez-moi la paix, je vais roupiller un moment."


Dans la section "neige" du livre de François Rossel, il y a aussi ce flocon-ci:

"Sans hâte
- les saisons sont patientes -
la terre se recouvre

et nous laissons les mots

appliqués que nous sommes
à ne pas avoir froid."

vendredi 2 décembre 2016

ajustant ses besicles

On a d'abord pris le p'tit déj domincal les deux, avec la Cri-Cri. Restes de taillaules au programme. Tip-top.

Puis on s'est posés au salon, dans les deux fauteuils disposés près des fenêtres pour pouvoir lire à la lumière du jour. 

J'ai commencé "La veuve", de Gil Adamson; elle continuait "monde animal", de Blaise.

"Alors là, ton pote Hofmann, quand il parle du lynx, c'est exactement c'que j'pense."

Elle ajuste ses besicles, vise le bon passage du bout du nez:

"Qu'on laisse ce grand chat tranquille!

Ses traces, ses crottes, ses poils ne vous rendront pas plus souples, plus sauvages! Même en sa présence, vous n'aurez pas son élégance."

Elle opine du chef, me regarde.

"Absolument d'accord avec ça, c'est comme ces couillons qui vont en Antarctique ou j'sais pas trop où en disant que c'est des zones qu'il faut absolument préserver de la présence de l'homme. Non mais j'te jure.

Tu lui diras quand même que les Aiguilles de Baulmes, vous avez plutôt dû les louper depuis le Suchet que depuis le Soillat, à moins que j'sois devenue gaga."

Vu que les pieds, les mollets et les genoux du jura étaient à nouveau empêtrés dans la peuffe, et que ça avait déjà été le cas tout le week-end, j'ai décidé que ça commençait à bien faire,

ai pris mon sac,

ai traversé le bois de Champagne,

Vaugondry,

Villars-Burquin,

ceci en trottant mais "sans jambes", avec un deuxième souffle qui tardait à venir et un brouillard qui semblait s'être sournoisement insinué en moi.

Mais.

Mais environ deux cents mètres après le ranch des Ilettes, alors que le chien des cow-boys continuait de s'énerver tout seul, la récompense: le soleil perçait. 

J'ai donc tenu bon jusqu'à Mauborget, y ai bu un café sans trop traîner, parce que comme j'avais déjà faim (parti à 10h30, il était à présent quelque chose comme 11h45), je me suis dit que j'allais continuer directement jusqu'au Chasseron pour y croquer une morce et bouquiner une bonne partie de l'après-midi.

Je suis donc reparti, d'abord avec des sensations pas trop mauvaises, puis avec des mollets qui peinaient de plus en plus à maintenir la cadence. Bon an mal an, après une nouvelle courte pause au soleil, j'étais au sommet vers 13h15. Je me suis dévêtu en contemplant le panorama côté français, ai enfilé un t-shirt sec, bu ce qui restait d'eau dans mon sac, puis ai fondu, salivant, sur le restaurant en contre-bas. 

Eh bien il était fermé. Bien joué l'ami. 

vendredi 25 novembre 2016

une phrase qui en dit long







Je l'entends d'abord appeler le chat par une des fenêtres du premier étage, un "Loute" qui s'allonge, vibre, se ferme. Un nom comme dit à l'accordéon. Le tango de Loute, variations saisonnières.

Je la devine ensuite monter les escaliers, ouvrir la porte du corridor. Elle passe la tête dans l'encadrement de la porte:

"Elle est là?!?".

Non.

Elle redescend, préoccupée,

"Louououououououououte",

recommence à étirer ce "ou" jusqu'au sommet du clocher de l'ancienne poste, juste en face, jusqu'à ces pigeons qu'elle observe souvent jouer leur pièce de théâtreux du dimanche.

"Ils sont un peu cinglés, viens regarder, y en a toujours un qui arrive pour chasser les autres et faire le beau."

Mais, pour l'heure, le chat n'est pas là, alors ça ne va pas. Je me demande si je comprendrai un jour cette inquiétude qu'elle se fait pour tellement de personnes; pour son chat; pour celui de Leila; pour Baloo, le chien des Guilloud.

Parlant des Guilloud, René m'a demandé, alors que j'allais sur leur tas de fumier vider le compost, si j'étais tonton. Oui m'sieur. Il a ajouté qu'il pensait souvent à ma maman; que plus il vieillissait, plus ses souvenirs d'enfance refaisaient surface. On a causé mariage, divorce, boulot.

"Parce que toi, finalement, t'as quoi comme formation?!?"

"Moi, tu sais René, j'dois bien avouer que j'ai que des déformations."

"Ouais, c'est bien c'que j'pensais." Non, ça c'est moi qui rajoute; René est bien trop gentil pour dire ce genre de choses.

"Alors là, ça dépend sur qui, m'a dit la Cri-Cri, ceux qu'il aime pas, ils le savent généralement assez vite."

Notant ces saynètes, ces bribes de journée restées accrochées dans le filet de mes pensées, me reviennent en tête deux chardonnerets; ils étaient posés sur le drôle de tournesol, au jardin, qui semblait un peu perdu parmi des restes de salades, de fraises et de patates.

"Comment ça s'fait que t'aies planté qu'un tournesol, mère-grand?!?"

"Oh, il s'est planté tout seul. Ca m'faisait mal au cœur de l'enlever, alors j'l'ai laissé."

Ce matin, alors que je pianotais, elle est venue m'expliquer ce qu'elle avait prévu de nettoyer et de ranger, aujourd'hui. Je l'écoutais et la regardais avec le sourire.

"J'te fais marrer, hein?!? T'as bien raison."


Elle fait quelques pas dans le corridor. S'arrête. Revient.

"Ton rêve, ce serait quoi?!? Moi, ça a toujours été d'avoir un bistrot. Mais bon, ça c'est pas donné. Ma vie, ça a été d'élever mes enfants."

Elle repart, me laisse seul avec tout ce que ses paroles viennent de faire naître en moi. Pas longtemps. Elle m'appelle depuis la cuisine. Je descends.

"Tu peux m'ouvrir les deux boîtes de ravioles, s'te plaît."

Je prends l'ouvre-boîte sous le four, m'attaque à ces condensés de souvenirs jamais remangés depuis les samedis où c'était le repas de midi officiel, jour de ménage oblige

"T'écris quoi?!?"

Je lui dis que je jongle, qu'un mail écrit à des amis me fait noter certaines choses dans un cahier, qu'une lecture m'amène à en noircir un autre. C'est vrai que je jongle, avec certaines balles qui restent accrochées dans le brouillard, d'autres qui tombent par terre, certaines qui vont attendre le retour de la neige au Chasseron.

"Tu t'fais plaisir, en tout cas."

Si on veut.

Je remonte, l'entends se maronner: "Ah non, tu vas pas recommencer à saigner du nez, grand-mère, c'est pas l'moment."

Une phrase qui en dit long. Aussi long que le nom du chat quand elle l'appelle par la fenêtre.

Une phrase qui parle de sa vie et de son corps, de ce qu'elle a enduré sans s'écouter; une manière de s'adresser à soi qui résume ce qui la maintient en vie tout en épuisant ses dernières forces.

Un jour comme-ci. Un jour comme-ça. Un jour couçi-couça. Mais boutiquer, faire à manger et laver, quoiqu'il en soit.

"Y a rien à faire, je supporte pas les jours où j'ai l'impression de pas en avoir foutu une."

Le tango de la Cri-Cri. 

mercredi 9 novembre 2016

ça doit plus être un petit ruisseau


 

 Alors que je bouquinais, triais, rangeais, écrivais - alors que je "boutiquais", dirait ma grand-maman - depuis un moment dans mon bureau, j'ai vu que l'après-midi avait déjà bien avancé: le bon moment pour descendre boire un thé avec la mère-grand, précisément. Et goûter une tranche de sa savoureuse salée. J'avais pris avec moi de nombreux articles que je garde depuis bientôt vingt ans. Je me suis posé à la table de la cuisine, me suis mis à faire des piles: en lien avec la traduction; avec l'édition; avec le Portugal; avec la Suisse; article sur des auteurs que j'aime; textes (éditos, chroniques,...) percutants; à jeter.

Pendant ce temps, la Cri-Cri, au salon, regardait par la fenêtre:

"Le ciel est bouché bouché. Il est gris partout. Y a pas beaucoup d'oiseaux dans l'ciel, j'te dirai. Pas même un pigeon autour du clocher, y doivent se planquer ailleurs. L'Arnon doit avoir de l'eau, ça doit plus être un petit ruisseau."

Parmi les nombreux papiers qui me passaient devant les yeux se trouvait un article sur Jean-Claude Pirotte. Il y a peu, j'ai passé son bouquin posthume, "Le silence", à ma grand-maman, qui déguste ses phrases "écrites comme on parle", me dit-elle, "et puis il voit et sent toutes ces choses que tellement de gens ne pernnent même pas le temps de regarder". Dans l'article que je parcourais est citée cette phrase de Rue des Remberges: "Tous nous passons nos jours sous un ciel de légende et nous l'oublions à chaque instant."  Pas la Cri-Cri, jamais.

Elle est venue faire quelques pas près de la table, a rempli sa tasse, est retournée dans son fauteuil, où Louloute, le chat, était allongé comme un prince. "C'est 5h, tu sais qu'les voitures se suivent. C'est un défilé. On est dans un sacré bled. Mais c'est pour ça qu'on a encore un endroit où aller faire les courses, parce que j'peux t'dire que suivant où, faut s'lever de bonne heure."

Dans ma paperasse, j'ai retrouvé un entretien avec Vitor Silva Tavares, le si singulier éditeur portugais qui a inventé les éditions "& etc". Il y dit que celui qu'il considère comme son maître ne lui a jamais rien enseigné, mais que c'était un "gentil sage" qui l'a "mis en état de savoir". Grand-maman serait plutôt une tendre que la vie n'a pas ménagée, mais qui m'a mis en état de sentir la nature, indéniablement. Pour ce qui est des personnes, elle est un peu moins douée; pourtant elle s'est bien améliorée.

J'ai retrouvé, pendant mes gesticulations statiques, l'article de Jean-Baptiste Harang, daté de septembre 2004, qui m'avait donné envie de lire "Dernier amour":

"Christian Gailly écrit pour être consolé, sans l'ombre d'une illusion, on le lit pour exactement la même raison, alors, forcément, on se tombe dans les bras."

Il y a beaucoup de ça dans les moments précieux que je réussis à nouveau à passer à Champagne.

Quand je vais courir au bord de l'Arnon, je pense à ces lignes de Pascal Quignard:

"Ce que je tente de faire, en écrivant, est à la fois orgueilleux et très précis. Je veux penser par moi. Je ne veux penser que de façon non générique, non générale. Ni pour la nation, ni pour Dieu, ni pour la France, ni pour la langue. Je pense pour le bord de la rivière où je suis né, qui s'appelait l'Iton, au Havre en ruine, après la guerre." 

En fin d'année, je vais accompagner Béatrice dans le désert de Jordanie. Le 4 janvier, nous serons dans la Vallée de l'Arnon, qui est le deuxième plus grand fleuve, après le Jourdain, à se jeter dans la Mer Morte. En portugais, on dit "desaguar", que j'entends comme "perdre les eaux". L'Arnon donnera donc naissance dans la Mer Morte, pratiquement exactement quatre ans après que ma maman est entrée dans le Mystère de l'après. Elle qui aimait tant le lac de Neuchâtel, où "notre" petit Arnon termine sa course.

L'Arnon apparaît donc plusieurs fois dans la Bible, plus précisément dans l'Ancien Testament, que je traverse dans sa nouvelle version, publiée en 2002 et co-dirigée par Frédéric Boyer. Un auteur et traducteur qui, à la sortie de son roman "Abraham remix", affirmait ceci :

"Remixer, c'est donc prendre les textes et les laisser fuir, ne pas les fixer dans des obsessions, qu'elles soient confessionnelles ou non. Sinon, on rabat le texte sur la terre et on écrase la terre sur le texte et ça devient ce qu'on voit aujourd'hui, et on tue des gens pour ça."

Il disait cela en 2005. Onze ans plus tard, Trump est président; une élection à quoi j'accollerai ces lignes de Jean Sulivan, un prêtre-écrivain à la colère salutaire:

"Les hommes politiques sont ce que nous les faisons avec notre goût dépravé du mauvais théâtre de l'actualité, avec quoi nous comblons l'ennui inavoué; ils sont la cristallisation de nos idolâtries, aussi bien en forme de piété que d'ironie ou de ressentiment, dans le vide spirituel. Nous sommes devenus le tiers monde de la spiritualité"."

Depuis que je suis rentré, je suis très peu sorti du village, n'ai dit à presque personne que j'étais de retour, attendant que les rencontres se fassent naturellement, puisque je sais que cette fois je suis à nouveau dans la place de jeu de mon enfance pour un bout de temps. Plus envie d'enchaîner les moments intenses, de courir à gauche à droite, de ne voir nombre de mes amis qu'une fois tous les six mois en devant commencer par faire des mises à jour.

Je m'en remets plutôt à la nuit, à ses dernières heures que j'aime tellement parcourir du bout du cœur; j'entre en phase de métabolisation lente.

Dans mon fatras, il y avait aussi ceci, de Pedro Kadivar, recopié à la main:

"Il te faut une nouvelle enfance. C'est le seul âge qui n'hésite jamais, le seul circulaire dans la vie d'un homme. Mais il te faut l'inaugurer toi-même à chaque fois, la faire sortir de la terre qui est en toi. C'est la beauté d'une vie d'adulte, que de pouvoir inaugurer l'enfance à l'infini."