vendredi 27 janvier 2017

du merveilleux anodin et anonyme de chaque journée




Ils sont deux en train de regarder une cascade, à Paterson. Le plus grand s'appelle Paterson, il est assis sur un banc. L'autre, on ne sait pas, mais il est très élégant. Après avoir demandé s'il pouvait s'asseoir, il sort un livre, bilingue anglais-japonais, de William Carlos William, le poète préféré de Paterson, le premier nommé.

William Carlos William était de Paterson, la ville où se déroule cette scène. Il écrivait des choses comme ça:

"J’ai eu mon rêve – comme les autres -
et il n’en est rien sorti, si bien
que je suis maintenant insouciant
les pieds plantés au sol
et je regarde le ciel -
je sens mes vêtements sur moi,
le poids de mon corps dans mes chaussures,
le bord de mon chapeau, l’air qui entre et sort
de mon nez – et je décide de ne plus rêver."


Elle ne se déroule pas vraiment, cette scène devant la cascade, qui est la dernière, elle prend plutôt très gentiment de l'ampleur, se déploie en douceur, comme de nombreux autres moments du film. Des images, des mots, des silences, de la tendresse qui lèvent comme la pâte du pain que j'ai pétrie en repensant à Paterson, le lendemain matin.

Regarder "Paterson", c'est sentir que la farine, le sel, la levure, l'huile, l'eau et les graines que vous avez mis dans votre poitrine ont pris forme et sont en train de monter. Ou alors, s'il manquait quelques ingrédients, vous les devinez qui s'insinuent en vous et commencent à se mélanger.


Le film prend son temps et ses aises de lundi à dimanche, tous les jours commençant avec le même plan sur Paterson et son amie, dans leur lit, Paterson se réveillant automatiquement entre 6h15 et 6h30. S'ensuivent des heures entre la maison et son bus, puis dans son bus, puis au bar où il va tous les soirs, pour Paterson, alors qu'elle reste chez eux, inventant tout le temps un moyen d'être créative, en noir et blanc, avec du tissu ou de la pâtisserie.

Elle est excessive dans l'exacte mesure où il est minimaliste. Ce serait peut-être ça, l'harmonie, non pas deux mêmes qui s'assemblent, mais des pleins et des vides qui se comblent naturellement.

Le samedi, alors qu'ils rentrent d'une soirée au cinéma, ils retrouvent le "carnet secret" de Paterson, celui où il écrivait tous les jours, déchiqueté par le chien de madame. Une madame tellement belle qu'à chaque fois qu'elle occupe l'écran, on a envie de lui dire d'en laisser un peu pour les autres. Une madame qui n'avait de cesse de lui dire de faire des copies de ses poèmes. Ce qu'il avait promis de faire. Bientôt.

Elle est désespérée devant les miettes que sont devenues les heures passées par son amoureux à tenter de sauvegarder un peu du merveilleux anodin et anonyme de chaque journée.

Paterson a beau être manifestement secoué, il lui dit de ne pas s'en faire, que "ce n'étaient que des mots, écrits sur de l'eau".

Dans le Matricule des anges de ce mois, il y a un entretien avec les fondateurs des Editions Parole, une petite maison provençale. Ces derniers y expliquent qu'ils ont dû retravailler un texte de Nancy Huston, parce qu'ils avaient à cœur que celui-ci soit plus "lisible", moins "confus". Ils redoutaient un peu de la confronter à leur lecture, mais elle a accepté toutes les corrections proposées, sauf celles sur la ponctuation, "parce que cela relève de l'intime", a-t-elle affirmé.

C'est aussi ça, Paterson, et tout Jarmusch avec lui: des films qui montrent combien la ponctuation est importante, combien cette ponctuation est l'affaire de chaque minute de nos vies, parce qu'elle est le souffle que l'on met dans chacun de nos pas, de nos gestes, de nos silences; un souffle qui passe par le regard et par l'écoute au moins autant que par la parole.

Alors que je commençais à tenter d'organiser mon ressenti autour de ce film superbe, la Cri-Cri est arrivée à la cuisine, m'a dit que ça sentait bon, m'a demandé ce que je notais, si j'avais "giclé" mon pain pour ne pas qu'il soit trop dur, m'a dit que l'hôpital était une vraie ruche, a ajouté que mon oncle allait faire un scanner, qu'elle avait vu un film sur la guerre, ah la guerre, que tous ces pauvres sans abri qui dormaient dehors,...

Elle balançait tout ça, debout devant moi, s'en allait au salon, revenait, reprenait le flot de toutes ces choses désordonnées qui la traversaient.

Elle se demandait ce qu'elle allait bien pouvoir faire à midi, voulait savoir si on serait là.

Je me suis souvenu ses manies, quelques jours plus tôt, alors qu'on regardait un film: elle "trifouillait" quelque chose sur son canapé, examinait ses pieds, faisait quelques remarques sur tel ou tel comédien.

Son incapacité à écouter et à se tenir tranquille est maladive, même devant un film qu'elle aime bien, elle ne peut pas rester sans bouger plus de cinq minutes.

La Cri-Cri n'a jamais pu réfléchir à la manière dont elle voulait ponctuer ses jours et ses nuits, n'a jamais pu prendre le temps, elle s'est retrouvée lancée toute jeune dans une phrase sans point dont elle ne sait pas s'extirper. Tout juste s'offre-t-elle des virgules en regardant le ciel, les arbres qui frissonnent, les pigeons qui font leur cirque sur le clocher de l'ancienne poste.

Le jardin et les balades au bord de l'Arnon étaient ses parenthèses, mais elle ne peut plus aller cheminer le long de la rivière depuis longtemps, et ses heures au potager deviennent rares.

"J'deviens folle quand j'peux rien faire. J'supporte pas de glander."



"Non. Je suis chauffeur de bus, seulement chauffeur de bus." C'est ce que répond Paterson au Japonais quand ce dernier lui demande s'il est un poète de Paterson, comme William Carlos William. "Non, je suis chauffeur de bus, seulement chauffeur de bus."

"Voilà qui est très poétique", lui répond le Japonais; apparaît alors le nom de Dubuffet, qui s'est tant démené contre la culture dominante et contre les arts culturels. Pour lui, l'art était toujours où on ne l'attendait pas.

"L'art, il déteste d'être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L'art est un personnage passionnément épris d'incognito."

On peut "lire" Paterson comme ça, on peut se souvenir que Jarmusch jouait déjà de l'homonymie poétique dans Dead man, Johnny Depp étant pris pour le poète Wiliam Blake par un Indien. On peut se souvenir que ce film s'ouvrait par une citation de Michaux disant qu'il est "préférable de ne ps voyager avec un homme mort."

On peut tout ça, mais on peut aussi simplement se laisser porter et bercer par cet enchaînement d'instantanés qui durent, de mots que l'on voit naître au moment même où ils sont déposés sur le papier; on peut juste se laisser émerveiller par la manière dont tout ceci confère une autre lumière, une autre fraîcheur et une légèreté presque miraculeuse à des journées dénuées d'improvisation, des journées où, fabuleux paradoxe, tout est déjà écrit sauf ce qui s'écrit dans le mouvement du corps, d'un corps attentif à soi et aux autres.

Wiliam Carlos Wiliam, allez donc y voir, a aussi noté ceci:

"On me demande d’être clair. Oh clair! Clair!

Quoi de plus clair, entre tout, que

rien n’est moins clair, entre un homme et

son écriture, que de savoir qui est l’homme et

quoi l’écriture, et lequel des deux a

le plus de valeur"





vendredi 9 décembre 2016

les saisons sont patientes

Alors que je me rendais à Fribourg, j'ai vu, fasciné comme à chaque fois, des dizaines et des dizaines de mouettes volant sur un champ en train d'être retourné par un tracteur; une note maritime en ces contrées terriennes.

Le lendemain, alors que je lisais "Graines", de François Rossel (un livre de 1985, que j'avais dans un premier temps dû découper avec mon couteau suisse, un plaisir insolite que j'affectionne tout particulièrement), j'ai souri en lisant ceci, dans la section sobrement intitulée "mouettes":

"A peine la terre
est-elle offerte


       - une terre grasse
       laissant à toute bribe,
       toute poussière,
       le risque, la chance
       de l'éclosion -

qu'une horde affamée
défriche sa nudité,
arrachant à ses plaies
les moindres restes."

Cueillir au petit matin, dans un vieux tea-room charmant, quelques lignes conversant avec mes émerveillements récents, voilà qui a à chaque fois une saveur un peu miraculeuse.

Parlant saveur, la Cri-Cri s'est ramené du  marché deux beignets; deux beignets qu'elle a tout d'abord regardés amoureusement, dans la vitrine de cette vieille boulangerie d'Yverdon, "chez Martin", où elle aime tant aller s'acheter un pain noir à l'ancienne.

En début d'après-midi (elle avait mangé le premier avec du thé, à notre retour au bercail, histoire de chasser un peu plus loin ce froid qui nous avait transpercé la carcasse), Bernard a cherché son deuxième trésor, pour la taquiner. En vain.

"Non mais j'y crois pas, tu l'as quand même pas planqué!!!"

"Vous pouvez pas vous rendre compte ce que ça m'fait, ces beignets. A peine une morce et j'suis de nouveau dare-dare en enfance."


Un peu plus tard, alors qu'elle allait s'allonger pour siester un moment, elle m'a demandé de ne pas jeter le reste de café, qu'elle s'en réchaufferait une tasse plus tard.

"Est-ce que c'est dans mes habitudes de balancer le café, grand-maman?!?"

"Non, je sais bien. Qu'est-ce que tu veux qu'j'te dise, je suis "itérative", pour reprendre un mot qui apparaît tout le temps dans mes mots-croisés. 


Bon, sur ce, foutez-moi la paix, je vais roupiller un moment."


Dans la section "neige" du livre de François Rossel, il y a aussi ce flocon-ci:

"Sans hâte
- les saisons sont patientes -
la terre se recouvre

et nous laissons les mots

appliqués que nous sommes
à ne pas avoir froid."

vendredi 2 décembre 2016

ajustant ses besicles

On a d'abord pris le p'tit déj domincal les deux, avec la Cri-Cri. Restes de taillaules au programme. Tip-top.

Puis on s'est posés au salon, dans les deux fauteuils disposés près des fenêtres pour pouvoir lire à la lumière du jour. 

J'ai commencé "La veuve", de Gil Adamson; elle continuait "monde animal", de Blaise.

"Alors là, ton pote Hofmann, quand il parle du lynx, c'est exactement c'que j'pense."

Elle ajuste ses besicles, vise le bon passage du bout du nez:

"Qu'on laisse ce grand chat tranquille!

Ses traces, ses crottes, ses poils ne vous rendront pas plus souples, plus sauvages! Même en sa présence, vous n'aurez pas son élégance."

Elle opine du chef, me regarde.

"Absolument d'accord avec ça, c'est comme ces couillons qui vont en Antarctique ou j'sais pas trop où en disant que c'est des zones qu'il faut absolument préserver de la présence de l'homme. Non mais j'te jure.

Tu lui diras quand même que les Aiguilles de Baulmes, vous avez plutôt dû les louper depuis le Suchet que depuis le Soillat, à moins que j'sois devenue gaga."

Vu que les pieds, les mollets et les genoux du jura étaient à nouveau empêtrés dans la peuffe, et que ça avait déjà été le cas tout le week-end, j'ai décidé que ça commençait à bien faire,

ai pris mon sac,

ai traversé le bois de Champagne,

Vaugondry,

Villars-Burquin,

ceci en trottant mais "sans jambes", avec un deuxième souffle qui tardait à venir et un brouillard qui semblait s'être sournoisement insinué en moi.

Mais.

Mais environ deux cents mètres après le ranch des Ilettes, alors que le chien des cow-boys continuait de s'énerver tout seul, la récompense: le soleil perçait. 

J'ai donc tenu bon jusqu'à Mauborget, y ai bu un café sans trop traîner, parce que comme j'avais déjà faim (parti à 10h30, il était à présent quelque chose comme 11h45), je me suis dit que j'allais continuer directement jusqu'au Chasseron pour y croquer une morce et bouquiner une bonne partie de l'après-midi.

Je suis donc reparti, d'abord avec des sensations pas trop mauvaises, puis avec des mollets qui peinaient de plus en plus à maintenir la cadence. Bon an mal an, après une nouvelle courte pause au soleil, j'étais au sommet vers 13h15. Je me suis dévêtu en contemplant le panorama côté français, ai enfilé un t-shirt sec, bu ce qui restait d'eau dans mon sac, puis ai fondu, salivant, sur le restaurant en contre-bas. 

Eh bien il était fermé. Bien joué l'ami. 

vendredi 25 novembre 2016

une phrase qui en dit long







Je l'entends d'abord appeler le chat par une des fenêtres du premier étage, un "Loute" qui s'allonge, vibre, se ferme. Un nom comme dit à l'accordéon. Le tango de Loute, variations saisonnières.

Je la devine ensuite monter les escaliers, ouvrir la porte du corridor. Elle passe la tête dans l'encadrement de la porte:

"Elle est là?!?".

Non.

Elle redescend, préoccupée,

"Louououououououououte",

recommence à étirer ce "ou" jusqu'au sommet du clocher de l'ancienne poste, juste en face, jusqu'à ces pigeons qu'elle observe souvent jouer leur pièce de théâtreux du dimanche.

"Ils sont un peu cinglés, viens regarder, y en a toujours un qui arrive pour chasser les autres et faire le beau."

Mais, pour l'heure, le chat n'est pas là, alors ça ne va pas. Je me demande si je comprendrai un jour cette inquiétude qu'elle se fait pour tellement de personnes; pour son chat; pour celui de Leila; pour Baloo, le chien des Guilloud.

Parlant des Guilloud, René m'a demandé, alors que j'allais sur leur tas de fumier vider le compost, si j'étais tonton. Oui m'sieur. Il a ajouté qu'il pensait souvent à ma maman; que plus il vieillissait, plus ses souvenirs d'enfance refaisaient surface. On a causé mariage, divorce, boulot.

"Parce que toi, finalement, t'as quoi comme formation?!?"

"Moi, tu sais René, j'dois bien avouer que j'ai que des déformations."

"Ouais, c'est bien c'que j'pensais." Non, ça c'est moi qui rajoute; René est bien trop gentil pour dire ce genre de choses.

"Alors là, ça dépend sur qui, m'a dit la Cri-Cri, ceux qu'il aime pas, ils le savent généralement assez vite."

Notant ces saynètes, ces bribes de journée restées accrochées dans le filet de mes pensées, me reviennent en tête deux chardonnerets; ils étaient posés sur le drôle de tournesol, au jardin, qui semblait un peu perdu parmi des restes de salades, de fraises et de patates.

"Comment ça s'fait que t'aies planté qu'un tournesol, mère-grand?!?"

"Oh, il s'est planté tout seul. Ca m'faisait mal au cœur de l'enlever, alors j'l'ai laissé."

Ce matin, alors que je pianotais, elle est venue m'expliquer ce qu'elle avait prévu de nettoyer et de ranger, aujourd'hui. Je l'écoutais et la regardais avec le sourire.

"J'te fais marrer, hein?!? T'as bien raison."


Elle fait quelques pas dans le corridor. S'arrête. Revient.

"Ton rêve, ce serait quoi?!? Moi, ça a toujours été d'avoir un bistrot. Mais bon, ça c'est pas donné. Ma vie, ça a été d'élever mes enfants."

Elle repart, me laisse seul avec tout ce que ses paroles viennent de faire naître en moi. Pas longtemps. Elle m'appelle depuis la cuisine. Je descends.

"Tu peux m'ouvrir les deux boîtes de ravioles, s'te plaît."

Je prends l'ouvre-boîte sous le four, m'attaque à ces condensés de souvenirs jamais remangés depuis les samedis où c'était le repas de midi officiel, jour de ménage oblige

"T'écris quoi?!?"

Je lui dis que je jongle, qu'un mail écrit à des amis me fait noter certaines choses dans un cahier, qu'une lecture m'amène à en noircir un autre. C'est vrai que je jongle, avec certaines balles qui restent accrochées dans le brouillard, d'autres qui tombent par terre, certaines qui vont attendre le retour de la neige au Chasseron.

"Tu t'fais plaisir, en tout cas."

Si on veut.

Je remonte, l'entends se maronner: "Ah non, tu vas pas recommencer à saigner du nez, grand-mère, c'est pas l'moment."

Une phrase qui en dit long. Aussi long que le nom du chat quand elle l'appelle par la fenêtre.

Une phrase qui parle de sa vie et de son corps, de ce qu'elle a enduré sans s'écouter; une manière de s'adresser à soi qui résume ce qui la maintient en vie tout en épuisant ses dernières forces.

Un jour comme-ci. Un jour comme-ça. Un jour couçi-couça. Mais boutiquer, faire à manger et laver, quoiqu'il en soit.

"Y a rien à faire, je supporte pas les jours où j'ai l'impression de pas en avoir foutu une."

Le tango de la Cri-Cri. 

mercredi 9 novembre 2016

ça doit plus être un petit ruisseau


 

 Alors que je bouquinais, triais, rangeais, écrivais - alors que je "boutiquais", dirait ma grand-maman - depuis un moment dans mon bureau, j'ai vu que l'après-midi avait déjà bien avancé: le bon moment pour descendre boire un thé avec la mère-grand, précisément. Et goûter une tranche de sa savoureuse salée. J'avais pris avec moi de nombreux articles que je garde depuis bientôt vingt ans. Je me suis posé à la table de la cuisine, me suis mis à faire des piles: en lien avec la traduction; avec l'édition; avec le Portugal; avec la Suisse; article sur des auteurs que j'aime; textes (éditos, chroniques,...) percutants; à jeter.

Pendant ce temps, la Cri-Cri, au salon, regardait par la fenêtre:

"Le ciel est bouché bouché. Il est gris partout. Y a pas beaucoup d'oiseaux dans l'ciel, j'te dirai. Pas même un pigeon autour du clocher, y doivent se planquer ailleurs. L'Arnon doit avoir de l'eau, ça doit plus être un petit ruisseau."

Parmi les nombreux papiers qui me passaient devant les yeux se trouvait un article sur Jean-Claude Pirotte. Il y a peu, j'ai passé son bouquin posthume, "Le silence", à ma grand-maman, qui déguste ses phrases "écrites comme on parle", me dit-elle, "et puis il voit et sent toutes ces choses que tellement de gens ne pernnent même pas le temps de regarder". Dans l'article que je parcourais est citée cette phrase de Rue des Remberges: "Tous nous passons nos jours sous un ciel de légende et nous l'oublions à chaque instant."  Pas la Cri-Cri, jamais.

Elle est venue faire quelques pas près de la table, a rempli sa tasse, est retournée dans son fauteuil, où Louloute, le chat, était allongé comme un prince. "C'est 5h, tu sais qu'les voitures se suivent. C'est un défilé. On est dans un sacré bled. Mais c'est pour ça qu'on a encore un endroit où aller faire les courses, parce que j'peux t'dire que suivant où, faut s'lever de bonne heure."

Dans ma paperasse, j'ai retrouvé un entretien avec Vitor Silva Tavares, le si singulier éditeur portugais qui a inventé les éditions "& etc". Il y dit que celui qu'il considère comme son maître ne lui a jamais rien enseigné, mais que c'était un "gentil sage" qui l'a "mis en état de savoir". Grand-maman serait plutôt une tendre que la vie n'a pas ménagée, mais qui m'a mis en état de sentir la nature, indéniablement. Pour ce qui est des personnes, elle est un peu moins douée; pourtant elle s'est bien améliorée.

J'ai retrouvé, pendant mes gesticulations statiques, l'article de Jean-Baptiste Harang, daté de septembre 2004, qui m'avait donné envie de lire "Dernier amour":

"Christian Gailly écrit pour être consolé, sans l'ombre d'une illusion, on le lit pour exactement la même raison, alors, forcément, on se tombe dans les bras."

Il y a beaucoup de ça dans les moments précieux que je réussis à nouveau à passer à Champagne.

Quand je vais courir au bord de l'Arnon, je pense à ces lignes de Pascal Quignard:

"Ce que je tente de faire, en écrivant, est à la fois orgueilleux et très précis. Je veux penser par moi. Je ne veux penser que de façon non générique, non générale. Ni pour la nation, ni pour Dieu, ni pour la France, ni pour la langue. Je pense pour le bord de la rivière où je suis né, qui s'appelait l'Iton, au Havre en ruine, après la guerre." 

En fin d'année, je vais accompagner Béatrice dans le désert de Jordanie. Le 4 janvier, nous serons dans la Vallée de l'Arnon, qui est le deuxième plus grand fleuve, après le Jourdain, à se jeter dans la Mer Morte. En portugais, on dit "desaguar", que j'entends comme "perdre les eaux". L'Arnon donnera donc naissance dans la Mer Morte, pratiquement exactement quatre ans après que ma maman est entrée dans le Mystère de l'après. Elle qui aimait tant le lac de Neuchâtel, où "notre" petit Arnon termine sa course.

L'Arnon apparaît donc plusieurs fois dans la Bible, plus précisément dans l'Ancien Testament, que je traverse dans sa nouvelle version, publiée en 2002 et co-dirigée par Frédéric Boyer. Un auteur et traducteur qui, à la sortie de son roman "Abraham remix", affirmait ceci :

"Remixer, c'est donc prendre les textes et les laisser fuir, ne pas les fixer dans des obsessions, qu'elles soient confessionnelles ou non. Sinon, on rabat le texte sur la terre et on écrase la terre sur le texte et ça devient ce qu'on voit aujourd'hui, et on tue des gens pour ça."

Il disait cela en 2005. Onze ans plus tard, Trump est président; une élection à quoi j'accollerai ces lignes de Jean Sulivan, un prêtre-écrivain à la colère salutaire:

"Les hommes politiques sont ce que nous les faisons avec notre goût dépravé du mauvais théâtre de l'actualité, avec quoi nous comblons l'ennui inavoué; ils sont la cristallisation de nos idolâtries, aussi bien en forme de piété que d'ironie ou de ressentiment, dans le vide spirituel. Nous sommes devenus le tiers monde de la spiritualité"."

Depuis que je suis rentré, je suis très peu sorti du village, n'ai dit à presque personne que j'étais de retour, attendant que les rencontres se fassent naturellement, puisque je sais que cette fois je suis à nouveau dans la place de jeu de mon enfance pour un bout de temps. Plus envie d'enchaîner les moments intenses, de courir à gauche à droite, de ne voir nombre de mes amis qu'une fois tous les six mois en devant commencer par faire des mises à jour.

Je m'en remets plutôt à la nuit, à ses dernières heures que j'aime tellement parcourir du bout du cœur; j'entre en phase de métabolisation lente.

Dans mon fatras, il y avait aussi ceci, de Pedro Kadivar, recopié à la main:

"Il te faut une nouvelle enfance. C'est le seul âge qui n'hésite jamais, le seul circulaire dans la vie d'un homme. Mais il te faut l'inaugurer toi-même à chaque fois, la faire sortir de la terre qui est en toi. C'est la beauté d'une vie d'adulte, que de pouvoir inaugurer l'enfance à l'infini."

dimanche 23 octobre 2016

la grande révolte contemplative




- Un vieux bonhomme, à la gare de Sabiñanigo (en Espagne, en Aragon plus précisément), qui marche comme il peut, à savoir pas trop bien, en traînant les pattes, qui sont quatre parce qu'il a des béquilles. Il pourrait rester tranquille, mais non, il fait des allers et retours, expliquant à tout le monde quel quai permet de monter dans un train qui va "vers en haut", ou " vers en bas". 

Il a des chaussettes sous ses sandales, une casquette "sur soif" (décalée un tiers sur la gauche, pas complètement enfoncée), un pantalon sans âge et sans forme, un gros pull en laine qu'il finit par enlever alors qu'il fait déjà environ trente degrés; il se l'attache autour de la taille.

- Au bord de la Garonne; non: au bord de la route bordant la Garonne, un type, pas quarante ans, tend la main aux véhicules qui s'arrêtent. Il a non seulement un sourire radieux trouant sa barbe rousse, mais une coupe dorée sur laquelle il a collé un carton où est inscrit: mendiant de l'année 2015-2016.

- Il est 10h30 à la terrasse du café du marché de Cahors quand, d'une porte jouxtant notre table, sort une dame âgée qui se met à nous parler. Elle a un morceau de maquillage bleu perdu sur son nez, un rouge à lèvres pas très judicieux et une canne factice. 

Elle nous dit qu'elle est dans les choux parce qu'elle a bu des verres avec un ami le soir d'avant; que tout le monde lui fait faire n'importe quoi sous prétexte qu'elle n'a rien à faire; qu'elle est en train de lire un bouquin de d'Ormesson et que du coup elle n'est pas à Cahors, Cahors, où, précise-t-elle, il ne faut pas se contenter d'entrer dans la cathédrale mais en visiter le cloître, qui est exceptionnel.

Puis alors, sans avoir repris son souffle, elle s'en va d'un pas à la grâce impeccable, contrastant fortement avec le manque d'élégance de sa mise précipitée. Ou quand les habitudes vieillissent mieux que leurs atours.

De retour au pied-du-jura, je parcours en sens inverse mon petit carnet de "chercheur d'encres" pour en extirper quelques instants glanés depuis que j'ai volé de Santiago à Madrid. On y lit aussi Léa s'exclamant que ses "cheveux jouent avec le vent", dans la voiture, quand les fenêtres sont ouvertes et que nous rentrons d'une chouette journée au lac. On y entend parfois, à Serres-Morlaas, un âne que Céline trouve "fort triste"; c'est vrai que son braiement semblait exténué, lessivé. On y devine Vale qui, chez Emmaüs, prend peur quand ça joue des coudes pour des fringues de marque à 2 euros. On s'y allonge aussi tout près de l'assemblée de chênes, à Cambes, devant chez Maud, Pablo et Basilou.

Tout ça, c'était pour la France, et la micro-parenthèse espagnole, quand j'espérais encore réussir à affronter les Pyrénées avec mon sac une nouvelle fois beaucoup trop chargé.

Il y a eu ensuite le Portugal, avec son cortège de découvertes, de surprises, de déceptions, d'émotions contrastées.

Pas envie d'écrire à ce propos, ici et maintenant, comme ça. Mais ça reviendra, refera surface plus tard, assurément.



Pour l'heure, je suis de nouveau près du lac de Neuche, à Champagne, chez la Cri-Cri, qui m'a glissé, à peine arrivé, quand je lui avouais que sa maladie d'amour pour la région devenait de plus en plus contagieuse à mesure que je vagabondais.

"Quelqu'un m'a dit qu'il ne comprenait pas comment je pouvais aimer le jura, qu'il n'y avait rien, dans le jura. Je lui ai juste répondu: ah si tu savais; si tu savais tous les trésors qu'on y trouve, dans le jura."

Hier, comme le soleil était de la partie, je suis monté en courant au Chasseron, avant qu'il y ait de la neige. J'avais pris avec moi la correspondance entre Voisard et Chappaz, de 1967 à 1972.

J'en ai lu une bonne moitié, au sommet, avec ce panorama vertigineux. J'ai mis en évidence, pensant à ma grand-maman, cet extrait d'une lettre de Maurice à Alexandre, datée du mardi matin 3 juillet 1967:

"C'est la grande révolte contemplative au milieu des tracas, des bonheurs et des incertitudes qui va nous maintenir réellement en vie."

mercredi 3 août 2016

la poétique de la maladresse





Gardant un œil sur la boutique, j'étais assis sur le trottoir d'en face, côté soleil. Le carrefour était animé par des repérages cinématographiques, un film avec Antonio Banderas étant sur le point de s'y tourner. Il y avait des curieux, des groupies, des agacés. La scène en question concernait un type qui dévalait la rue assis sur une valise, manquant tout juste se faire renverser par une voiture.

Je dois apparaître sur plusieurs prises de vue, entre un lampadaire et une poubelle, lisant une magnifique petite anthologie de Niconor Parra intitulée: "Une poignée de cendres." Toute l'équipe a eu la délicatesse de me laisser jouir en paix des trouvailles de celui qui s'était autoproclamé "anti-poète". J'ai même eu le droit à quelques sourires.

Soudain, pour ponctuer la matinée, est arrivé un petit bonhomme, quatre ans tout au plus, qui a crié "Une librairie", y entrant en courant, se saisissant du premier livre à portée de main (des pensées de Lao-Tseu), sortant avec pour demander au premier type qui passait combien il coûtait.

Traversant pour lui répondre, je vois sa maman lui prenant le livre, lui disant qu'il n'est pas pour les enfants. Mon petit pote ne se laisse pas démonter pour si peu, entre à nouveau, aperçoit un bouquin avec un footballeur, lui saute dessus, ressort pour me demander combien il coûte.

Voyant que sa maman est contrariée, je lui dis que j'en ai d'autres, pour jeunes lecteurs, qu'il y en a même que je peux lui offrir.

"Je préfère celui-ci."

"Mais tu ne sais même pas lire." argumente madame.

"C'est pas grave, je le veux."

"En plus il est en français, même moi je ne pourrai pas te le lire." ajoute, s'étant résigné à faire demi-tour, son papa, reposant l'ouvrage sur l'étagère où il était.

Le gamin a alors sauté sur le bouquin, tentant de partir avec en courant, son père l'attrapant au vol, lui reprenant le livre en le grondant, me le rendant et s'en allant en tentant de contenir cris et gesticulations.

"Comme je lui disais, je pourrais peut-être vous en donner..."

Ils étaient déjà loin. Me parvenait à peine l'écho de la contrariété contagieuse de l'enfant.

M'en est restée une drôle d'impression, entre la tristesse de cet épilogue et la joie devant le bonheur, pour ce petiot, de voir une librairie.

Les livres comme source de réconfort, même quand on ne peut pas les déchiffrer.

M'est revenue cette anecdote, contée dans un livre d'hommages à Adrien Pasquali: un ami, invité à manger chez lui, s'étonne, parcourant sa bibliothèque, d'y trouver un livre en chinois.

"Ne m'as-tu pas dit que tu les avais tous lus?!?"

"Si, je ne t'ai pas dit que je les avais tous compris."

Il y a, à Valpo, près du Terminal de bus, une vieille librairie, la Crisis, tenue par un tout vieux bonhomme, toujours assis à sa caisse, à main gauche quand on entre. Le bonhomme est une encyclopédie souriante. Tout rachitique, il ne doit pas peser beaucoup plus qu'un dictionnaire. Deux personnes l'aident pour la logistique. La dernière fois que j'y suis allé, constatant que j'avais plaisir à m'éloigner des sentiers battus, il m'a demandé comment j'avais commencé à m'intéresser à la poésie chilienne, et pas seulement à Neruda.

Par déformation passionnelle; que répondre d'autre.

Après avoir fouiné et hésité, je lui ai tendu trois livres, disant que je ne savais désespérément pas être raisonnable, dès qu'il était question de lecture. Son associé m'a répondu: "Bien au contraire, de la poésie et de la philosophie, on ne saurait être plus raisonnable."

Je suis sorti tout guilleret, apercevant deux clochards aussi joyeux que moi. Ils étaient assis près d'un bancomat. Voyant que je m'approchais d'eux en sortant mon porte-monnaie, ils m'ont lancé:

"Salut l'ami, toute participation est bienvenue, donne-nous ce que tu peux."

"Ceci dit, on prend aussi les cartes, si jamais." a ajouté son acolyte dans un éclat de rire.

Le lendemain, à la terrasse du "Peral", alors qu'on se demandait pourquoi l'endroit s'appelait le Poirier, j'ai fort peu élégamment renversé la quasi intégralité de mon jus de fruits sur Vale.


La serveuse, s'empressant d'essuyer mes déboires, m'a dit de ne pas s'inquiéter, qu'elle était aussi coutumière de ce genre de mésaventure.

Elle aime bien le côté inattendu et rafraîchissant de ces ratés; elle appelle cela "la poétique de la maladresse".

J'espère qu'on considérera bientôt de la sorte nos premiers mois de vadrouille estampillés 2016, parce qu'en vérité, malgré quelques superbes personnes, des endroits intrigants et de belles opportunités, on n'a jamais réussi à véritablement se sentir vibrer à l'unisson, ni des visages ni du paysage.

Du coup, Vale est retournée embrasser le lac de Neuchâtel, les amis et la famille.

Quant à moi, on verra. Pour l'instant, je persiste un peu par ici, tout en sachant pertinemment que ça ne va pas durer bien longtemps.

J'ai pris l'habitude de dire, à ceux qui me demandent d'où me vient cette manière singulière de parler en espagnol, que je suis un mélange étrange: suisse, par ma maman; tunisien, par mon père; portugais, par élection mutuelle.

Et là, il y le manque du portugais, sur ma langue, qui se fait pressant.