mardi 12 juillet 2016

et même la mort peut s'égarer



Quelques miettes de murs ont été griffonnées dans mon petit carnet de chercheur d'encres, parmi elles:

"La solitude du patrimoine", déplorée par un graffiti figurant sur la paroi d'un édifice en ruines, dans la zone du port;

"La peur mange l'âme", pas besoin de préciser où cela figurait;

"On va gagner comme la sélection, la lutte pour l'éducation", ou quand une jeunesse désabusée par un vampire appelé ultra-capitalisme tente de puiser des forces dans le deuxième sacre continental de son équipe nationale.

Aussi des rencontres cocasses, ou des fils qui se nouent à distance, comme cette serveuse, étudiante en philosophie, qui fait sa thèse sur Bolaño, écrivain chilien décédé en 2003, dans l'oeuvre duquel je fais pas mal de tours ces derniers temps, et dont le livre posthume ("2666") est à l'affiche au festival d'Avignon, dans un spectacle qui dure plus de dix heures et qui est, paraît-il, aussi palpitant qu'une bonne série TV; ou alors ce barman, encyclopédie du Whisky, ceinture noire (quatrième danne) de karaté, qui ne boit pas une goutte d'alcool.

"Sur le comptoir un verre
Attend le baiser de mes lèvres folles.
Avec une goutte mes habits se sont salis.
Où est la problème si le veston s'enivre un peu."

Ce sont des vers de Pedro Nolasco Santander, cités par Carlos Léon, dans une chronique où il vante les mérites de ceux qui, écrivant remarquablement, disparaissent dans l'élan de leur amorce littéraire. Des génies discrets qui s'effacent pour ne pas en faire un plat, ne laissant derrière eux que de petits tas de pages qu'on peut lire et relire sans jamais qu'elles ne perdent de leur intérêt. Elles nous laissent dans la poitrine et dans la bouche un goût de cendres et de paillettes mélangées.

Sur Valparaíso, Carlos Léon, qui était l'écrivain emblématique de l'un de ses quartiers (Playa Ancha), dit ceci:

"Cette ville existe par l'oeuvre et la grâce de la poésie, ce qui revient à dire de la magie (en elle tout est possible, et même la mort peut s'égarer, car elle possède des cimetières intimes et curieux comme des place et des places désolées comme des cimetières et ses allées ressemblent à des rue et ses rues à des clubs, sans statuts ni règlements)."

Un magnifique livre du bonhomme, agrémenté de photographies, a paru il y a peu. Il s'agit d'un recueil de chroniques et d'articles écrits à propos de différents écrivains.

"tristesse de qui revient du cercueil pour recevoir

une amie

à qui il avait promis une corbeille de cerises"

Ceci est de Guillermo Quiñones, Léon le mentionne dans une chronique où il dit de lui qu'il était "un poète jeune comme d'autres sont célibataires ou veufs; c'est-à-dire que sa jeunesse n'avait rien à voir avec son âge, c'était comme son état civil. Il recueillait la voix de la ville comme le vent de Valparaíso, et ses vers venaient, comme lui, de très loin, de villes légendaires, d'automnes permanents, de mois secrets, de sourires oubliés depuis longtemps, de ballades sur des navigations enfouies en mer ou dans des cimetières de lointaines républiques ou royaumes. [...]. Quiñones s'était emmêlé indissociablement avec Valparaíso. On ne concevait pas l'un sans l'autre. [...]. Il est mort comme il se devait, comme le jeune marin qu'il n'a jamais cessé d'être, en dépit de ses huitante-trois ans, dans une maison tellement typiquement de Valpo, tellement contemporaine de l'oubli, qu'on en a de la peine pour ses chambres et ses corridors; Valparaíso et son histoire nous y bousculent comme un sanglot qui nous oblige à lever la main, discrètement, jusqu'aux yeux, pour dissimuler une larme furtive." 

Je reprends le fil de mon déblogage en contemplant les premiers miroitements discrets du soleil sur l'Océan. La fenêtre de notre salle-à-manger donne sur le bord de l'eau, du côté qui s'en va jusqu'à Viña del Mar. Cela dessine une sorte de crique. A cette heure-ci, les lumières de la ville crépitent en chœur avec celles de l'aube. Au loin, on devine des sommets enneigés. Des tessons de Suisse et de Portugal remuent dans les poches de mes souvenirs.

La libraire à qui je donne un coup-de-main a dû partir en exil en France, quand il y avait la dictature, parce que sa mère est une poétesse qui était liée à différents artistes engagés. Plusieurs membres de leur famille sont morts ou ont disparu, quand Pinochet régnait.

Sa mère m'a raconté que, à Paris, quand ses amis français étaient frustrés, lors de discussions animées pendant lesquelles les Chiliens n'arrêtaient pas de sauter du coq à l'âne sans conclure aucun sujet, elle leur disait:

"Vous avez lu "Cent ans de solitude" de Garcia Marquez?!? Vous l'avez aimé?!? Vous avez apprécié ces histoires qui s'entremêlent, ces noms qui se superposent, la chronologie qui se mord la queue?!? Eh bien nous sommes comme ça."

J'ai repensé à ça en regardant un homme qui s'éreintait, du pied, contre la porte de son camion, alors que je buvais tranquillement mon café.

J'y repense, maintenant, avec un dégradé rose orangé d'une splendeur qui fait presque mal aux yeux. Pas besoin de s'inquiéter, cette beauté ne fait que passer. Il faut se lever tôt pour la caresser.

Elle est de la même famille que les écrivains timides et discrets dont parle Carlos Léon avec admiration.

Elle me fait penser à Jean, à ses pages sublimes qui ont vu le jour après des années de tendre acharnement, des années à écrire pour tout et pour rien sans nourrir d'ambition, des années à récolter des brimborions d'amour et d'oubli, des années avec toujours un petit terrain-de-foot tatoué sur la face-cœur de ses paupières.

Oui, Jean, il sera une fois où nous irons déambuler ensemble du côté de Lisbonne, sur les deux rives du Tage.

On s'y fera des passes composées de rires et de silences complices, ces précieuses babioles colorées.

dimanche 19 juin 2016

déambuler pour mieux flotter

Hier après-midi, je suis allé faire un tour au Parc Culturel de Valparaíso; un endroit beaucoup moins pompeux que son nom ne le laisse craindre. On y trouve toujours quelques gamins en train de taper dans un ballon. Ce week-end s'y tient le Salon du Livre indépendant. J'ai d'abord assisté à une causerie autour d'un bouquin mettant en avant les bienfaits de certains principes anarchistes sur l'éducation et la déconstruction de schémas. On était une dizaine de curieux.

Après la présentation, je suis allé traîner d'un stand à l'autre, glissant dans mon sac "Mis dos mundos", un livre de Sergio Chejfec, un écrivain argentin dont je n'avais jamais entendu parler. Je l'ai acheté parce qu'il y avait un prologue d'Enrique Vila-Matas, que je suis allé lire dans le parc, profitant des derniers soupirs du soleil.

La photographe du Salon, déguisée en punkette, est venue me conseiller de ne pas laisser traîner mes affaires, m'indiquant du bout du menton d'autres épouvantails à la dégaine ma foi pas si éloignée de la sienne. J'ai obtempéré des sourcils.

Dans la préface, il y avait ces mots, qui semblaient faire écho à mon déblogage du jour précédent:

"Parce qu'on ne découvre pas de terre nouvelle sans accepter de perdre de vue, premièrement et pour longtemps, toute côte."

Un peu plus loin, Vila-Matas parle de la nouvelle de Chejfec comme de "la promenade la plus complète qui lui a été donné de faire dans la géographie solitaire de nos fissures, dans la profonde géographie de ces trous qui ont tendance à être précisément des portes donnant sur l'inconnu [...]."

Mes jambes ont eu alors très fortement envie de se mettre en mouvement, et avec elle les ressorts de l'écriture qui s'actionnent toujours à ces moments-ci, dans les méandre de ma caboche. C'est que je suis l'auteur, dans ma tête, quand je me balade au crépuscule, de quelques unes des plus belles pages de la littérature flânée et flânante. Elles n'ont pas d'équivalent. D'ailleurs c'est bien simple, elles n'ont existé que dans une sorte de fumée enivrante qui s'empare de tout mon corps quand je me laisse porter par la lumière particulière qui règne parfois en fin de journée.

Chacune des phrases composant ces proses poétiques sont en soi de délicieux petits biscuits, parfaits pour tremper dans du café. On les dépose ensuite sur sa langue. On est bien. Pas forcément heureux, mais comme réconcilié avec ses doutes et avec l'ensemble du tableau boiteux de son existence.

Cette marotte littéraire mentale doit avoir un lien avec tous ces buts que j'ai marqués en finale de Coupe du Monde, avec toutes ces passes millimétrées qui ont permis à mon équipe de gagner le Championnat d'Europe, dans ma tête aussi, enfant. Et même encore déjà plus si enfant que ça.

Je pense souvent à cet ami, enseignant universitaire reconnu, qui a plus de 50 ans et m'a avoué, un jour où on parlait de tout autre chose, qu'un de ses gros problèmes était que, dans ses pensées, il était encore potentiellement le meilleur joueur de foot de l'Histoire.

Il y a un moment qu'il ne me donne plus de nouvelles. Peut-être qu'il a finalement réussi à se glisser dans une faille spatio-temporelle.

En sortant du parc, j'ai vu qu'il n'y avait que deux personnes en train d'écouter la performance poético-musicale prévue au programme. Je me suis dit que certaines marges avaient encore vraiment de la marge.

J'ai aussi aperçu cette phrase, notée contre un mur:

"Déambuler pour mieux flotter."

vendredi 17 juin 2016

Et chaque commencement abrite un charme

C'est étrange d'avoir une ville accrochée à son cœur comme une ombre intérieure.

Étrange et infiniment puissant.

Fabuleux mais souvent troublant.

Dans le bus qui nous emmenait de Barcelone à Madrid, il a suffi que la voix d'Alfredo Marceneiro s'invite dans mes oreilles pour que de petites larmes naissent instantanément, comme de petites notes de bas de page, aigres-douces, s'inscrivant sur le livre de ma vie.





A Cuzco, dans le bar où nous avons regardé la première mi-temps de la Finale de la Ligue des Champions, il y avait deux jeunes filles de Lisbonne. Les entendre parler dans cette langue que j'aime tant, avec cet accent qui me rappelle tellement de choses, alors qu'on n'était pas au mieux et que je me débattais en "portugnol" depuis trois semaines, voilà qui m'a mis dans tous mes états.

Il y a aussi eu ce livre, à Lima, "Teorema del navegante" de Luis Eduardo García, dans une magnifique librairie de Barranco (j'y ai laissé tous mes livres lus jusque là puisqu'il y avait aussi une bibliothèque de deuxième main à l'entrée), ouvert au hasard sur un poème intitulé, forcément, Lisboa.

"1
Je suis venu jusqu'ici pour rencontrer Fernando Antonio
Nogueira Pessoa.
J'ai volé quatorze heures dans un avion Mac Donnel Douglas
MD-II de KLM
juste pour me prouver à moi-même que je suis incapable de
faire défaut à une ville.
Mensonge. J'ai traversé la flaque pour connaître in situ le fantasme
de Lisboa.
Ou plutôt, le poète qui vécut comme s'il avait été
un personnage et pas un nom.
Pour ceci, par fidélité, la première chose que j'ai faite a été de monter au
mirador Santa Justa
et regarder, regarder, regarder jusqu'à ce que la pluie et la poussière
réalisent le miracle.
[...]
2
[...]
Mais il me parla plus du démiurge orthonyme, de Fernando
Pessoa lui-même,
de la statue de bronze qui avait été différents types
fourrés en un,
du zéro à gauche qui avait voulu être toutes les
vies de Lisbonne,
du petit homme chétif qui aimait l'intranquillité et les
idées platoniques
et du poète sédentaire qui écrivait en portugais pour être
plus cosmopolite.
Lui, qui avait fait de la timidité une aristocratie de la
pensée
et de la pensée une façon pénétrante de se rire de la
misère humaine,
me dit à l'oreille que l'oeuvre d'art est d'abord oeuvre et
ensuite oeuvre d'art
et qu'avoir des opinions est la meilleure preuve de
l'incapacité d'en avoir.
[...]."

Je me suis souvent dit que j'allais devoir porter le deuil des villes que j'apprécierais, mais sans plus, à cause de la passion que j'ai pour Lisbonne.

Et puis voilà que nous sommes arrivés à Valparaíso, ce mélange de Lisbonne, de Grenade et de Gênes; un cocktail secoué fort et à différentes reprises, étalé sur 1001 collines, avec des otaries et des pélicans au bord de l'eau, pour davantage de dépaysement.



En espagnol, rive (rivage) se dit "orilla". Cela me plaît infiniment qu'on y entende une oreille, donc de l'écoute, donc ces phrases de Gary dans "Chien blanc", l'ouvrage grâce auquel cet homme m'est aussi devenu une omniprésente figure fraternelle:

« J’écris ces notes à Guam, face à mon frère l’Océan. J’écoute, je respire son tumulte, qui me libère : je me sens compris et exprimé. Seul l’Océan dispose des moyens vocaux qu’il faut pour parler au nom de l’homme ».

Le premier matin que nous avons passé à Valparaíso, alors que nous étions dans la cuisine, Vale m'a demandé ce que j'avais envie d'écouter.

"On pourrait mettre Radio Fip."

"Radio comment?!?"

"FIP, F, I, P."

Et voilà la voix d'Amalia, suivie de celle de Misia, puis des titres de Dead Combo et de Buraka Som Sistema. C'était une émission consacrée à Lisbonne.



A Lima, dans l'auberge où nous sommes restés une petite semaine, il y avait un jeune Allemand, venu depuis Santiago à vélo, en passant par La Paz. Alors qu'il me notait ses coordonnées, je lui ai demandé s'il avait en tête un poème. Il a réfléchi, n'a d'abord rien trouvé, puis lui sont revenus quelques mots d'un poème d'Herman Hesse, qu'il m'a tracés d'une superbe écriture, tout en respiration et finesse:

"Und jedem Anfang wohnt ein Zauber inne,
Der uns beschützt und der uns hilft, zu leben."

J'en ai retrouvé l'intégralité sur la Toile, il s'agit de "Stufen" (Étapes), mais pas de traduction satisfaisante; alors je me suis attelé à la tâche, ce qui donne, pour le paragraphe en question, à peu près ceci:

"Wie jede Blüte welkt und jede Jugend
Dem Alter weicht, blüht jede Lebensstufe,
Blüht jede Weisheit auch und jede Tugend
Zu ihrer Zeit und darf nicht ewig dauern.
Es muß das Herz bei jedem Lebensrufe
Bereit zum Abschied sein und Neubeginne,
Um sich in Tapferkeit und ohne Trauern
In andre, neue Bindungen zu geben.
Und jedem Anfang wohnt ein Zauber inne,
Der uns beschützt und der uns hilft, zu leben."

"Comme chaque fleur fane et chaque jeunesse
S'efface dans l'âge, chaque étape de la vie fleurit,
De même que fleurit chaque sagesse et chaque vertu
En son temps, sans possibilité de durer éternellement.
A chaque appel de la vie le cœur doit être prêt
Au départ et au recommencement,
Pour s'engager avec bravoure et sans porter le deuil
Dans d'autres liens, nouveaux.
Et chaque commencement abrite un charme,
Qui nous protège et nous aide à vivre."


Comme le rappelle Lukas Bärfuss dans cette émission à l'occasion de la parution des lettres de Walter Benjamin sur la littérature, übersetzen signifie traduire, mais aussi traverser.

  
Traversée donc mouvement, et risques, et accostage sur une autre rive, avec beaucoup d'eau qui a coulé dans l'intervalle, et avec un point-de-vue forcément différent, sur tout; sur le tout et sur les détails le composant.

Henri Calet a écrit un livre superbe, où il parle, comme presque toujours, de sa ville, intérieure et extérieure, Paris; cette merveille s'intitule "Le tout sur le tout". On y trouve ceci:

"Les souvenirs sont comme des lianes; il faut se méfier de ne pas trébucher à chaque foulée."

dimanche 29 mai 2016

de l'omniprésence des trompe-l'oeil



Celle qui était notre guide, pendant la randonnée jusqu’à la Laguna 69, enseigne aussi le Quechua. Elle m’a expliqué que c’est une langue plurielle (six variantes dialectales), "académiquement réglementée" mais difficile à écrire puisque certains sons ne correspondent à aucun signe. Elle m’a surtout dit combien la rendait triste le fait que de nombreux jeunes en aient honte, à tel point qu’ils refusent de la parler.

« Je tente de leur expliquer que c’est notre langue, davantage que l’espagnol, arrivé avec les colonisateurs, mais ils ne comprennent pas à quoi sert d’avoir une conscience historique, ni combien le Quechua dit mieux de nombreuses choses nous reliant à notre terre et à notre culture. »

Elle a continué en me disant que l’enseignement, ici, est de plus en plus privatisé, le secteur public perdant chaque année de son attrait et de sa valeur, que ce soit pour les élèves ou pour les enseignants. Quant aux deux candidats à la présidentielle en lice au deuxième tour (Keiko, d'origine japonaise, fille d'Alberto Fujimori, président du pays pendant dix ans, aujourd'hui en prison pour 25 ans à cause de tous les délits commis quand il était au pouvoir, et PPK, cousin de Godard, ayant des ascendances polonaises, allemandes, suisses et françaises), ils ne vont en rien changer quoi que ce soit à ce niveau-là. Le taux de votes blancs, au premier tour, a frôlé les 20%; c'est le chiffre officiel, mais il serait plus élevé selon certains.

- Dans un "collectivo" (petits bus qui sillonnent les villes), à Ayacucho, j'ai lu, par-dessus l'épaule d'une étudiante, un tract invitant à voter blanc "contre la farce électorale", pour indiquer dans les urnes qu'il y a 25 ans qu'une immense partie du peuple ne sent pas représenté par les gouvernements successifs. -

« Alors j’insiste auprès de ces jeunes pleins d’ambition qui dénigrent le Quéchua, je leur dis que s’ils deviennent avocat, ou peu importe quelle profession, il y a une partie des personnes qui vivent ici avec lesquelles ils ne pourront même pas parler. Parce que dans les petits villages, ici, bien des paysans ne comprennent pas vraiment espagnol. »

J'ai songé alors à la Tunisie, toujours présentée comme bilingue par ceux qui ont étudié et ceux qui la représentent à l’étranger, alors que je constate à chaque fois que je vais à Teboulba combien cela signifie mettre de côté une partie importante de la population, et du coup l'information qu'ils reçoivent, soit la base d'un système qui se veut démocratique.

La Tunisie s’est aussi invitée dans mes réflexions quand je lisais le dernier livre de Juan Marsé, « Esa puta tan distinguida » (« Cette pute si distinguée », un roman où, comme le dit l’auteur, « rien en lui n'est ce qui paraît, à commencer par le titre », qui fait référence à la mémoire). Le narrateur, qui doit écrire un scénario sur un fait divers datant des années 40, constate que bien des mots n’étant désormais plus soumis à la censure souffrent encore de l’interdit qui a pesé sur eux pendant des années. Ils ne parviennent pas à reprendre un sens qui ne soit pas comme perverti.

La liberté d'expression, au Pérou, nous a donné l'occasion de voir une manifestation contre l'autorisation du mariage gay, à Cusco. Au nom des lois de Dieu, qui a créé des hommes et des femmes pour qu'ils fassent des enfants, par pour qu'ils se comportent comme des déviants. Étrange de voir ces personnes, pour une bonne partie en habits traditionnels, défiler pour défendre des valeurs du Pérou calquées sur une religion qui s'est déversée dans tout le Continent avec une violence inouïe. Difficile de ne pas être infiniment triste en voyant des enfants d'à peine cinq ans tentant de porter des panneaux avec des slogans haineux.

"Quand les Espagnols sont arrivés pour défier les Incas, ils ont anéanti une civilisation qui avait un savoir immense, une connaissance vertigineuse des constellations et des connaissances fabuleuses en construction. Les Européens, quant à eux, pensaient encore que la terre était plate comme une pizza."

C'est ce que nous a dit, en riant, un guide de haute montagne rencontré dans une situation plutôt rocambolesque.

Juan Marsé, en introduction de son roman, dit pour sa part ceci:

"Je suis quelque chose de plus que laïque, je suis décidément anticlérical. Tant que l'église catholique ne demande pas pardon pour sa complicité avec la dictature franquiste, me déclarer anti-clérical est le moins que je puisse faire. Je jouis d'une "clergo-phobie" salutaire depuis ma plus tendre adolescence."

Lizza Bogado, une chanteuse paraguayenne, est venue en concert à Lima. Une bonne partie de son répertoire est en guarani, parce que quantité de choses qu'elle ressent, elle ne peut pas les dire en espagnol.

Tout ceci, à quoi s'ajoutent les slogans des candidats s'étalant partout, en ville ou à la campagne, sur le moindre centimètre disponible; 


eh bien tout ceci, je l'avoue, me donne plutôt envie d'apprendre le Quéchua que d'approfondir mon espagnol.

Je laisse le mot de la fin à Eduardo Galeano, par l'intermédiaire d'un des textes brefs de son recueil posthume "El caçador de historias":

« Quand les conquérants espagnols mirent pour la première fois le pied sur les sables de Yucatán, quelques natifs sortirent à leur rencontre.

Selon ce que conta le frère Toribio de Benavente, les Espagnols leur demandèrent, en langue castillane :

  - Où sommes-nous ?!? Comment s’appelle cet endroit ?!?

Et les natifs répondirent, en langue maya yucatèque :

   - Tectetán, tectetán.

Les Espagnoles entendirent :

       - Yucatán, Yucatán.

Et depuis lors, ainsi s’appelle cette péninsule.

Mais dans leur langue, les natifs avaient dit :

        - Je ne te comprends pas, je ne te comprends pas. »


dimanche 15 mai 2016

un regard à quoi accrocher ses paroles

« C’est seulement la soupe que je n’aime pas. » Il faisait de grands gestes des bras, agitait l’ensemble de son corps avec une certaine grâce. Buvait de temps en temps une gorgée, mordait dans son bocadillo. Il avait tout un public pour lui, mais personne ne lui prêtait attention, chacun était occupé à manger ses tapas et à se désaltérer.

« C’est seulement la soupe que je n’aime pas. » Il répétait ça un peu comme un mantra, cherchant un regard à quoi accrocher ses paroles. Mais non, rien, personne, elles continuaient de se noyer dans son pichet de plus en plus vide, de rejoindre les miettes éparpillées autour de son assiette. Lui semblait ne pas s’en préoccuper. Ses mots pouvaient bien aller s’échouer où bon leur semblerait, tant qu’on ne lui donnait pas de soupe, il pourrait continuer sa chorégraphie sans grande contrariété.

On en a croisé plusieurs comme ça, dans un état de décrépitude plus ou moins avancé. Faut dire aussi qu’on les cherchait un peu, à force de n’entrer que dans des cafés avec vues sur le passé.

J’ai pris comme toujours un malin plaisir à zigzaguer à pied dans des zones relativement excentrées, observant et flairant ce qui se laissait capter, m’asseyant longuement sur bancs et terrasses avec un journal ou un livre en guise de coussin (au propre) ou de couverture (au figuré).

J’ai aussi regardé des bouts de match, notamment la demi-finale entre le Bayern et l’Athlético, dominée outrageusement par des Allemands brillants et inspirés, sans succès. Deux jours plus tard, un chroniqueur de « La Vanguardia » rappelait combien il est vain de demander au foot que la justice soit respectée. Selon lui, quels que soient les choix tactiques opérés, ce qu’il faudrait se demander, étant donné qu'on n’est jamais sûr de gagner, c’est plutôt comment on aimerait perdre. 

Je me suis dit que dans le voyage, on était donc privilégiés, puisqu'il y a une manière simple, si ce n’est de gagner à chaque fois, pour le moins de ne jamais se perdre: il s’agit simplement de ne pas savoir où l’on veut aller. Même si à ce petit jeu-ci la manière compte aussi.

C’est sur ce principe qu’on a commencé à chercher deux billets pour traverser la Gouille Atlantique, et qu’on s’est retrouvés à en imprimer pour le Pérou, parce que finalement Trujillo, on s’est dit que c’était sans doute un excellent endroit pour se promener sans attentes particulières.

Eduardo Galeano, qui était un grand amateur de football, rappelle, dans son introduction aux «Enfants des jours », que les Mayas estimaient que c’est le temps qui fonde l’espace, pas l’inverse. J’ai donc été très content quand Vale m’a dit qu’elle ne trouvait pas Lima, dans les fuseaux horaires. Et puis de toute façon, comme on a décidé de le prendre, le temps, à nous de modeler notre environnement et notre manière de nous y fondre. 

Galeano ajoutait qu’il était certain que chaque journée recelait au moins une bonne histoire.

Le premier jour de notre arrivée, je suis allé la chercher en courant, la fleur-au-fusil (ou disons le sourire-au-basket), comme à mon habitude. J'ai visé la mer, confiant. Puis, petit à petit, je me demandais si c'était vraiment une bonne idée d'être là où je me trouvais. Il y avait quand même beaucoup de chiens et pas tellement d'être humains. Alors j'ai fait demi-tour, l'air de rien,

- Ne panique pas, couillon, autrement ils vont sentir que t'as les chocottes et s'exciter d'autant plus -

et suis reparti en direction de notre appartement. J'avouerai tout de même avoir ressenti un certain soulagement quand la zone des clébards zonards n'était plus qu'un souvenir poussiéreux dans ma tête de téméraire de la foulée urbanistique.

jeudi 28 avril 2016

Pourquoi, vous nous visiez?!?

"Alors, m'sieur, on va contre l'hiver ou contre l'été?!? On sait plus, on va encore avoir de la neige et des merdolées, vous verrez. C't'année, c'est pas la première, tout est sens d'ssus d'ssous."

La scène se déroulait dans un tea-room de Vevey un peu défraîchi, le vieux gaillard était sur le départ.

"J'voulais vous donner kèkechose, parce que vous le méritez. J'étais sûr que j'avais 50 centimes en poche, mais rien; encore un coup du Diable."


Sa silhouette bossue, goutte au nez, était chapeautée d'un "Loupo" militaire servant normalement aux longues marches ou veillées d'hiver. Il s'en allait, scandant son avancée laborieuse à petits coups de béquilles.



C'était une de mes dernières matinées dans le coin, c'était dimanche et j'avais copié dans mon petit carnet quelques lignes de la chronique de Gallaz, dégotées en survolant Le Matin; il y déplorait les "représentations obsessionnelles du cadrage et de la cible qui règnent de nos jours à l'échelle de la planète."  



Sortir du cadre et de la cible, voilà ce qui se profilait pour Vale et moi; et puis cette histoire de cadre et de cible, ainsi que les adieux émus que nous allions enchaîner, tout ceci me fait penser à Bashung: 

"Je t'ai manqué? Pourquoi, tu me visais?" 

C'était le 20 mars, une semaine après, on filait en Italie, où on a virevoituré trois jours avant d'embarquer pour la Tunisie, à Civitavecchia, la ville où Stendhal a été Consul de France, la ville où il a commencé à écrire plusieurs livres qu'il n'a jamais terminés. 

La ville où j'ai pu, pour ma part, enfin remettre mes sandales tant aimées.



On avait opté pour la traversée en bateau depuis ce port situé pas très loin de Rome pour des raisons budgétaires, mais aussi pour tester nos matelas gonflables achetés en vue de nos périples outre-Atlantique. Comme je suis un champion du monde qui ne se refait pas, le mien était resté à Champagne. A l'heure de dormir, je me suis donc improvisé de quoi m'isoler un chouilla du sol ma foi bien froid, puis me suis recouvert les yeux avec un T-shirt, histoire d'échapper à une lumière plutôt agressive.

La nuit a un peu remué le bateau, ou l'inverse; le dodo a été approximatif et fugitif. Levé à l'aube, je n'ai pas manqué d'être impressionné par la petite assemblée, en retrait, en train de prier près d'un miroir. Je les regardais d'un œil, de l'autre je lisais "A quoi bon la révolution si je ne peux danser", d'Ece Temelkuran. Assez vite, dans le roman, une des protagonistes, une jeune danseuse tunisienne, déplore le fait que, tyran au pouvoir ou pas, le religieux se fait toujours sentir de tout son poids, et il y a encore bon nombre de cafés où elle n'a pas le droit d'aller, et puis sa famille rêve de la voir mener une vie normale, à savoir se marier et blablabla. 



On entendra, pendant et après notre séjour, des échos très différents au sujet de la contre-révolution. Il suffit de quelques discussions et d'un peu de sens de l'observation pour balayer les synthèses proposées un peu partout, qu'elles soient manichéennes ou pas.

Ça, c'est pour le côté de la réflexion; pour ce qui est des émotions, me concernant, je suis sur place très vite une espèce de cabinet de curiosités oscillant entre anxiété, amusement et désolation.

D'ailleurs, à peine arrivés à Tunis que déjà Vale 

"J't'ai jamais vu comme ça." 

constatait l'état étrange dans lequel me met ce pays, comme fermé sur moi-même à trouble tour, incessamment aux aguets. 

On était à la Goulette, où mon beau-frère allait venir nous récupérer; j'avais de la peine à profiter de la vue sur la mer qui, nous bordant, me débordait.

Le lendemain, cap sur Teboulba. Cette bourgade, où mon père a grandi, est l'antithèse du terme "accueillant". Un village de pêcheurs devenu une petite ville industrielle peuplée de regards peu bienveillants.

Nous y sommes restés une petite semaine, entre lectures, pseudo-mariage et vadrouilles-express; Vale prenant de plein fouet ce que c'est que de sentir absolument étranger quelque part. 



Et puis découvrir Sousse, en avril, sans touristes, avec tout juste quelques échoppes ouvertes, dans la médina, voilà qui n'améliorait pas la morosité ambiante.


On a fini notre séjour tunisien à Tunis, chez un de mes cousins. Il a eu la bonne, que dis-je? l'excellente idée de nous emmener pas très loin de Bizerte, où la nature verdoyante et des autochtones plus sereins ont contrasté joyeusement avec les heures parfois pénibles vécues auparavant.

On a repris la bateau avec la confirmation, pour moi, de cet étrange goût en souche, quand je me retrouve du côté paternel de mon sang. Réussirai-je un jour à nouer avec cette terre une certaine complicité? J'allais écrire "évidence", mais évidence il y a, et, de toute évidence, cela ne suffit pas. Il faudra(it) la langue, peut-être. 

Ou plus modestement m'en remettre aux propos de cet ami, qui m'a écrit 

- Je lui avais envoyé de Teboulba un poème traduit du portugais. Il s'agissait d'une adresse à ses livres de Manuel Antonio Pina; il leur y dit entre autres ceci: "Vous me prenez donc par la main, comme nous prennent par la main les enfants: sans s'en apercevoir."  - 

ne pas croire à la réconciliation avec soi dans son entier, que se tolérer suffisait largement.



"Ensuite, c'est un subtil équilibre à trouver entre la haine et l'ironie. Entre le combat et la grâce." C'est Joseph Incardona qui note ça dans Permis C

Pas dans le même contexte, encore que.



De retour en Suisse, il y a eu les derniers souffles, dans la configuration estampillée 2015-2016, du "goût de l'ignorance", un projet qui me tient tout particulièrement à cœur, et à propos duquel j'espère réussir à griffonner quelque chose.

Vendredi 22 avril, je prenais le train pour Paris, où j'avais envie de voir des personnes que j'aime, puis faisais un crochet par Bruxelles et Liège, pour les mêmes raisons. 


A côté de moi, quand je me rendais en Belgique, une fillette de 5 ans, qui dessinait un chat. 

"T'as vu, y dort comme mes feutres, quand j'les utilise pas?!?" m'a-t-elle annoncé. 

J'ai pensé à la petite Nora, qui prétend que je suis "dzimboum", parce que je dis toujours des bêtises. J'ai pensé à tous les migrants dormant dehors, à Paris; je me suis demandé s'ils dessinaient, quand ils étaient des enfants. Je me suis demandé s'ils avaient eu l'occasion d'être des enfants. Je me suis demandé comment ils faisaient pour ne pas devenir vraiment dzimbadaboum.



"Alors, m'sieur, on va contre l'hiver ou contre l'été?!? On sait plus, on va encore avoir de la neige et des merdolées, vous verrez. C't'année, c'est pas la première, tout est sens d'ssus d'ssous."





M'est souvent revenu en tête le drôle d'oiseau de Vevey, parce que pour ce qui est des "merdolées", j'ai été servi, surtout chez les compatriotes du grand Jacques; même eu le droit à des intermittences de grêle. Et puis quelques scènes ne débordant pas de joie de vivre.

"J'ai tellement difficile à marcher, j'aimerais mieux mourir demain. A quoi je sers?!? Rien. Qu'est-ce que je sens, qu'est-ce que je goûte?!? Rien. L'autre jour, mon chien a pissé sur mon lit, eh ben j'ai même pas senti. Vous trouvez que c'est une vie?!?."

Elles étaient quatre, vraisemblablement nées pendant l'entre deux-guerres, à s'arroser généreusement le gosier. Je mangeais en solo dans un troquet liégeois. Peu avant, une avait balancé "Aide ton voisin, y t'chie dans la main."



Il y a un peu de cette grisaille, dans "Les habitants", de Raymond Depardon, que j'ai eu la chance d'aller voir au Louxor en présence de son auteur (Merci Manel). Il a invité des personnes, dans différents lieux en France, à venir continuer la discussion qu'ils étaient en train d'avoir en extérieur dans une caravane. Une caméra discrète recueillait alors leurs échanges pendant une trentaine de minutes. Aucune indication n'était donnée, aucune question posée. Le résultat ne se veut pas exhaustif de quoique ce soit, mais la tonalité d'ensemble n'est pas folichonne, loin s'en faut. Et l'aperçu sur les rapports hommes-femmes est carrément affligeant, peu importe l'âge des protagonistes.

Après ce nouveau petit crochet parisien, j'ai décidé de prendre le bus pour Barcelone, où m'attendaient les bras, les sourires et les premiers mots en espagnol de Vale.




Grâce à super Patri, on a vite été accueillis par un couple fabuleux 

- madame parle beaucoup, beaucoup, beaucoup; monsieur (il a quelques chose  de Clint Eastwood), plus en retrait, observe, sourit, balance parfois une remarque avec une voix qui en impose d'emblée, puis retourne à un silence joyeux et attentif -,

qui habite dans le quartier de Carmel, où se passent presque tous les romans de Juan Marsé, un écrivain espagnol, contemporain de la Cri-Cri, dont l'oeuvre est une de celles qui ont marqué durablement la deuxième moitié du siècle dernier, ainsi que l'entame de celui-ci.



Il raconte avoir un "besoin physique" de ces collines ("montatitas" nous a dit Meri), des images et des histoires qui y sont liées; sans elles, impossible d'écrire, comme il l'a constaté lors des deux ans passés à Paris dans sa jeunesse.




Et moi, besoin de quoi pour 

manger moins vite

aboutir un de mes chantiers de traduction

réussir à rester quelque part

enrober le pied-du-jura dans un papier de mots et d'amour contrarié

parler plus fort

dessiner ces racines mystérieuses que le Portugal a plantées dans ma poitrine

jouer plus souvent au ping-pong

sourire tranquillement à mes incompatibilités avec l'autre côté de la méditerranée

devenir papa

?!?

Besoin de sentir ce Paraguay qui a tant chamboulé le Georgy, mon grand-papa de Champagne?!? Besoin de vivre un peu de l'Argentine et de ses stades mythiques?!? Besoin de manger du ceviche dans un troquet péruvien?!? Besoin de me fantasmer ouvrant un café-littéaire à Valparaíso?!? 

Je ne crois pas, non. Tout est là, dans le regard, le cœur et au bout des doigts. Alors quoi?!? Alors profiter de notre envie d'aventures partagées, avec Vale, pour continuer d'aiguiser notre curiosité, nourrir notre empathie et notre capacité à ne pas regarder une situation avec des œillères.



J'en reviens toujours à Gonçalo M. Tavares, pour qui chaque livre représente quelques grammes de lucidité. 

Il lit pour se rapprocher toujours un peu plus de son propre poids. 

Mais attention, ajoute-t-il, si vous croyez que la lucidité signifie comprendre le monde qui vous entoure, pour moi (lui), c'est exactement le contraire.

Alors voyager pour les mêmes raisons, pour prendre soin de notre multiplicité, pour accepter que le réel est infiniment compliqué et que quantité de réalités y sont imbriquées.

Il y a cela à transmettre, entre 1001 autres merveilles et questions en cascades.  

Accepter de dire "je ne sais pas".

Refuser les généralités. 

Refuser de dire "les gens". 

"Les gens" n'existent pas.

De minuscules géants, oui, par contre, beaucoup; gageons qu'on va en rencontrer quelques uns.